That’s all, folks !

Après trois années de bons et loyaux services, nous avons décidé d’en rester là avec notre petit magasin. 4 enfants + 1 boutique = 5 bonnes raisons de reconsidérer ses priorités et de faire des choix aussi sages que possible. J’ai donc profité de la journée mondiale des fans de Star Wars pour annoncer la fermeture de mon petit bazar rock’n’kitsch, la force m’ayant semblé, ce jour-là, particulièrement favorable.

J’ai ressorti mes marqueurs noires et mon écriture d’institutrice pour faire des pancartes annonçant « dernier jour avant fermeture définitive » ainsi que « fermeture, partis élever des vélociraptors à la campagne« . J’ai placardé le tout sur ma vitrine et ai assisté durant toute une journée au cortège des anciens clients venant tantôt m’annoncer leur déception, tantôt leur condoléances pour le décès de mon affaire. Ils se succédaient ainsi, s’adressant à moi avec la tête légèrement inclinée et les sourcils froncés, me lançant parfois un « Sincèrement désolé« . J’ai bien cru que l’un d’eux allait finir par bénir l’enseigne et faire un signe de croix devant la porte, pour que mon défunt business puisse reposer en paix mais par chance, personne n’est allé jusque là. Certains en revanche m’ont demandé très sérieusement « Et vous, ça va ? Parce que ce magasin, ce n’était pas qu’un magasin, c’était quand même en quelque sorte, votre BEBE ?!« . Sauf que non. Ce magasin, c’était un magasin. Une affaire qui m’a fait travailler et qui a occupé le plus clair de mon temps au cours des dernières années, un projet sur lequel j’ai sacrément bossé, certes, mais voilà, ce n’est qu’un magasin. Je sais qu’il est coutumier de présenter ses projets comme ses « bébés ». Peut-être parce que ces projets sont conçus dans la douleur, allez savoir. Le livre d’untel n’est pas seulement son livre, c’est son bébé, le site web d’unetelle n’est pas qu’un simple site web, c’est son bébé et bref, j’assiste autour de moi à la naissance de tous ces projets qui sont autant de bébés pour leur créateur. Sauf que moi, j’ai déjà un bébé, j’en ai même plein. Et les miens me réveillent la nuit à cause du croquemitaine, régurgitent leur purée dans mes cheveux ou sur mon épaule gauche, me font convoquer chez l’institutrice pour indiscipline et brisent mon coeur de mère en affirmant que Han Solo n’était pas si fortiche que ça. Et c’est peut-être bien parce que je les ais, ces bébés là, que je prends avec philosophie la fin de mon projet et l’arrêt de ma petite boutique.

Et puis il faut voir le bon côté des choses : les haters vont adorer. Ceux qui, à la moindre absence, m’ont prétendue ruinée ou divorcée ou victime d’une maladie incurable ou les trois à la fois, vont enfin se réjouir de voir cette affaire bouclée. Ceux qui ont rayé ma vitrine le jour de l’ouverture, qui m’ont envoyé  tous les contrôleurs possibles dans l’espoir de trouver la faille qui m’obligerait à mettre la clé sous la porte, ceux qui ont passé trois ans à me traiter de fake et de collabo (car voyez-vous, vendre des choses = être la putain du grand capital = ne pas être rock’n’roll = être une imposture = mériter d’être lynchée, une chance que l’on ne m’ait pas tondue je vous le dis), ceux là vont enfin pouvoir se recentrer sur autre chose puisque voilà que je m’en vais de moi-même. Et puis surtout, les fans de Johnny Hallyday qui m’en ont tant voulu de ne pas avoir de produits en rapport avec leur idole vont pouvoir se réjouir devant la fuite de l’hérétique. Pourtant, en vérité je vous le dis, refuser de vendre des chemises en jean officielles ou l’eau de toilette Retiens la nuit ne m’a jamais empêché d’aimer Johnny au premier degré. Jusqu’à la fin du monde.

Par conséquent, comme je ne voudrais surtout décevoir personne, si on vous demande ce que je suis devenue, bien que la version officielle veuille que j’élève des poules et torche des enfants dans ma maison à la cambrousse, vous me ferez le plaisir de répondre que mon mari m’a quittée, que je suis atteinte de la syphilis et que j’ai dû vendre mes dents à un camelot pour faire face à la banqueroute, ce sera bien aimable de votre part.

C’en est donc fini de mon comptoir Chevrolet, de ma mascotte Fonzarelli et des jolies robes 50s, ce dernier point constituant une nouvelle plutôt chouette étant donné que les méfaits de la multiparité m’empêchent désormais de rentrer dans mes anciennes tenues : la bonne nouvelle, c’est que je vais donc enfin pouvoir cesser de rentrer le ventre et respirer à nouveau, la mauvaise c’est que je risque fort de prendre goût au jogging Domyos et aux t-shirts au col découpé, tenue de prédilection de toute péquenaude qui se respecte.

J’aimerais  pouvoir vous dire que ce nouveau départ est un kif total, que je me fends gravement la gueule en binant mon champ de fraises ou en donnant de nouveaux noms à mes gallinacées, mais le fait est que la pluie et les températures automnales aidant, le mouron est devenu maître absolu du potager tandis que les poules pataugent dans leur caca, les pauvres vieilles. Voilà qui me laisse l’occasion de m’adonner à d’autres occupations telles que la lecture intensive d’ouvrages de cryptozoologie (faites-moi penser à vous parler du bloop d’ici peu), la consommation déraisonnable de madeleines et l’élaboration de listes concernant toutes les anecdotes vécues au magasin, que je me dois de ne pas oublier.

J’ai donc fait la liste de tous ces trucs chouettes qui me sont arrivé dans ma petite boutique. Et aussi de tous ces trucs moins chouettes mais néanmoins mémorables. Et en vrac, j’en retiens cela :

Les touristes et les passants qui se prennent en photo à côté de Fonzie.
Les touristes et les passants qui se prennent en photo à côté de Fonzie en le prenant pour Elvis Presley, John Travolta, Julien Clerc ou Nagui.
Les coups de fils de gens intéressés pour une révision, une vidange, ou de nouvelles plaquettes de frein (oui parce que forcément, Garageland quoi)
Les demandes improbables de certains clients : bavoirs pour adultes, cacahuètes sur ressort, boule à neige phosphorescente avec un flamand rose dedans.
La cliente qui ramène un t-shirt acheté un an auparavant, en lambeaux, déchiqueté par le tambour de sa machine à laver (ou par son berger allemand) et qui exige un remboursement.
Le type qui se pointe une heure avant la fermeture et qui s’enferme dans la cabine avec des paires de boucles d’oreilles pour se les mettre dans le nombril et demander si ça lui va bien.
Cookie Dingler qui déconne devant chaque article et qui finit par acheter des t-shirts cool.
Lana Del Rey qui achète un briquet Elvis et un petit carnet en soldes.
Les soirées tiki lounge, la glace pilée dans les Maï Taï, les colliers de fleurs en papier, du thérémine dans la chaîne hi-fi, les copains.
Le mec bourré qui s’éclate la tête dans ma vitrine avant de s’effondrer de tout son long dans le magasin en se pissant dessus.
Les gens qui ont tenté de me braquer la caisse. Deux fois.
Les Russes bourrés qui marchandent deux t-shirts des Clash en parlant très fort. Et qui concluent le deal par un « TOPE-LA ! ».
La cliente qui achète un canard de bain et qui manque de s’étouffer quand son môme lui colle la honte en lui demandant si c’est un canard vibrant.
La petite vieille qui fait la manche en jouant de l’accordéon, affublée d’un chapeau de cowboy à sequins ou d’un bonnet décoré de fleurs en plastique. Je lui vends des jupes à moitié prix et des pantalons tartan taille 12 ans qui lui vont comme un gant. Elle dit qu’elle les met pour aller au bal.
La femme qui se pointe avec son enfant dans les bras 3 minutes avant la fermeture, qui regarde le gosse faire tomber le présentoir et ses 70 porte-clés, qui dit « oups » et s’en va.
La cliente sympa aux cheveux rouges qui m’apporte du Doliprane en vélo quand j’ai le rhume, et qui me livre des petits sablés à Noël.
Les after au magasin après le restau japonais, avec les copains tatoueurs.
Le week-end pluvieux avec Bobby Freckles, à discuter en mangeant du cake et en buvant du Wedding Imperial.
Les twittos luxembourgeois qui déboulent avec des bières en pleine canicule. Et qui deviennent des potes.
La colleuse d’affiches révoltée qui se plaint, râle et gueule. Et m’offre une mini lampe de poche juste avant les fêtes.
Les voisins restaurateurs qui ne manquent jamais une occasion de me faire livrer un cadeau sympa. Des fleurs à mon arrivée, du foie gras maison pour Noël, des cubes en bois à la naissance de la petite.
Les gens qui m’expliquent que les Ramones, c’est pas des punks. Et qu’Iggy Pop non plus, c’est pas un punk. Han mais oui, chuis conne aussi, c’est vrai qu’ils n’ont pas de crête.
Les gens qui veulent savoir si je vends des t-shirts Indochine. Ou Justin Bieber.
La petite vieille du quartier qui veut me présenter son fils handicapé pour que je l’épouse.
La vieille dame rousse maquillée comme une voiture volée qui me parle de rock’n’roll et qualifie mes bras  de « livre d’images » pendant que son mari, octogénaire gominé, me montre ses tatouages de loubards.
Les clients qui pensent que mes tattoos relèvent du domaine public et qui me tripotent les bras et les épaules sans me demander mon avis.
Les deux types qui me traitent de « laidron tatoué dégueulasse« , de « putain qui ne se respecte pas » et qui me suggèrent assez clairement ce que les filles comme moi méritent, selon eux. Et qui ont quasi réussi à me faire pleurer, les gros cons. (J’espère qu’ils vont crever d’un cancer du cul)
Le vieux Monsieur en smoking blanc qui prétend avoir été psy pour célébrité en Californie et avoir souvent côtoyé Henry Winkler, qu’il décrit comme un type charmant.
L’ami Marshall, bible du rock’n’roll de son état, qui vient me conter ses souvenirs de concerts et de beuveries, m’innonde de suggestions musicales et de films que je n’ai jamais le temps de regarder. Et qui promet de prier pour moi.
Le représentant à mocassins à glands qui essaye de m’arnaquer en voulant faire passer des sous-vêtements Babou pour l’ancienne collection Aubade dégriffée.
La cliente qui veut savoir si le gadget « Spray Instant Gay Accent » est véritablement efficace, s’il confère bel et bien un accent gay à quiconque l’utilise, et qui veut savoir combien de temps dure l’accent.
Le client qui se demande si les bonbons « arôme cervelle » sont fabriqués avec de la vraie cervelle et, le cas échéant, de quel animal elle provient.
La passante qui voit une grenouillère tête de mort en vitrine, qui entre et m’insulte en m’accusant de répandre la mort autour de moi.
Le voisin d’en face qui vient sans cesse me taper de la monnaie.
L’ex-légionnaire qui trouve la boutique d’en face fermée pendant les heures d’ouverture, qui décide de l’attendre pour lui mettre une raclée et qui, pendant ce temps, me raconte sa vie. Un mec sympa d’ailleurs, qui finalement, ne mettra pas sa branlée au voisin.
Les punks à chiens qui m’amènent leurs pièces jaunes en échange de pièce d’un euro pour le lavomatic et qui m’engueulent si je refuse de garder leurs sacs cradingues dans le magasin.Le type qui propose de me payer en marijuana parce qu’il n’a pas de cash sur lui.
Le petit stagiaire  qui ressemble à Tom Cruise, qui passe son temps à me raconter des vannes pas drôles et ses histoires de fesses, qui chante du karaoké en yaourt et qui, un jour, arrive en retard avec pour seule excuse : « Désolé mais j’ai eu la diarrhée ».

A vrai dire, la liste est encore vachement longue et je pense que je n’ai pas fini de la compléter. Je n’aurais peut-être pas fait fortune avec cette affaire mais cela étant, comme dirait ma grand-mère, on pourra pas dire qu’on n’a pas rigolé.

Quant à la suite, on va dire qu’en dehors des poules, des enfants et de tous ces autres trucs, y a de grandes chances pour que je me remette à écrire à plein temps. Sitôt que j’y verrai un peu plus clair disons, car pour l’instant, avec la paperasse, le déménagement et la mise en vente du bouclard, c’est légèrement l’angoisse, il faut bien l’admettre. Je vais donc me remettre à écrire autant que possible, pas un bouquin non, certainement pas, je suis pas assez grande pour ça et puis surtout, j’ai beau avoir les idées, je manque cruellement de rigueur, de discipline, d’obstination, et de coups de pieds au cul. Je vais donc continuer à chroniquer à droite et à gauche (enfin surtout à gauche) et puis surtout, j’ai un petit projet qui me tient pas mal à coeur et me motive, gageons que je m’y tienne et que j’en fasse quelque chose de correct. Tout cela pour dire que je n’ai pas fini de polluer l’internet et que vous allez encore me subir pendant un bon bout de temps, bande de petits veinards.

Ah oui, et pour le magasin, la boutique en ligne est toujours d’actu, faites-le savoir autour de vous (Dieu vous le rendra au centuple, sans déconner). Pour les naissances, anniversaires, Noël et Bar Mitzvah, y a toujours des trucs chouettes à dégoter sur ce site, je ne comprends même pas qu’on prenne la peine de se connecter sur d’autres shop que celui-ci (et je dis évidemment cela de façon parfaitement objective, vous pensez bien). N’hésitez pas à commander et à recommander ce site pour faire de moi une femme riche afin que je puisse m’acheter de nouvelles cocottes voire un coq et pourquoi pas, histoire d’être totalement déglingo, UN PAON que j’appellerais Jean-Jacques. L’autre bonne nouvelle, la vraie bonne nouvelle dirais-je, c’est que je vais pouvoir me concentrer sur tous les festivals et événements auxquels je ne pouvais pas toujours participer jusque là, à défaut de pouvoir être à la fois présente dans une manifestation et au magasin. Et ça, c’est drôlement cool car c’est incontestablement dans ce genre d’endroits qu’on fait les meilleures rencontres, croyez-moi sur parole (note pour moi-même : penser à faire une note sur le fan de Chucky rencontré en festival, celui qui voulait construire une usine de poupées Chucky), et où on se fend le plus la gueule.

Bref, l’avenir sent plutôt bon je trouve. On en oublierait presque la tristesse de ce mois de mai où les fleurs ne volent pas au vent, si mignonnement.

eve-garageland

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