Pyjama Therapy

J’ai passé mon dimanche à errer dans mon pyjama en tartan rouge de vieux papy, avec, par dessus, un pull en grosse laine trop grand pour moi pour me donner une allure dégingandée. Passer un dimanche à ne rien faire, ça ne m’était pas arrivé depuis, pfiou, deux ans au moins, et entendons-nous bien, je parle en années chien.

Cette semaine j’ai fait du tri dans mes vieux mails et mes fichiers photos et j’ai retrouvé des photos de moi prises il y a trois ans et ça m’a foutu un sacré coup au moral. Là encore, les failles spatio-temporelles ou les années chien doivent bien y être pour quelque chose, je ne vois que ça. J’ai compté mes rides dans le miroir et tiraillé le flasque de mes joues pour voir à quoi je ressemblerais après un lifting et je me suis dit qu’il valait toujours mieux ressembler à ma vieille tante Zabeth que casser le PEL pour passer sous le bistouri, sans parler des ratés : oserais-je prendre le risque de ressembler à Sheila ou Nicolas Cage ? Je ne pense pas. J’ai aussi rangé la maison, déplacé le canapé du salon et découvert une sorte de microcosme sur les nombreux morceaux de Krisprolls beurrés disséminés en-dessous, au milieu des chaussettes orphelines et des balles rebondissantes égarées. J’ai même retrouvé une de mes boucles d’oreilles mais comme, en désespoir de cause, j’avais jeté la seconde il y a quelques temps, persuadée de ne jamais remettre la main sur sa petite soeur, considérons cette trouvaille comme inutile. En revanche, je n’ai toujours pas retrouvé le petit Jésus qui a disparu de la crèche, ni le tapis du salon qui a disparu du salon (c’était un tout petit tapis mais tout de même). Je me suis achetée plusieurs livres traitant de sujets qui m’obsèdent au moins autant que la cryptozoologie et que le secret de fabrication des cakes au fruits rouges Fresson. Un livre sur la médecine quantique qui est tellement passionnant que je passerais bien deux ou trois nuits blanches à le lire en surlignant des passages au Stabilo Boss (ma passion). Un autre, non moins passionnant, sur les constellations rituelles et le chamanisme, qui parle, entre autre, des sociétés matriarcales et du féminisme contre-productif et qui m’a fait réaliser que j’avais beaucoup de choses à régler avec mes ancêtres, comme si c’était déjà pas assez balèze de résoudre des problèmes avec ses vivants, merde quoi, on est jamais foutu d’être tranquille. Et puis un magnifique livre de photos que j’ai acquis sur les conseils d’un ami et qui expose des costumes traditionnels liés au rites païens dans divers pays d’Europe. Ca s’appelle Wilder Mann ou la figure du sauvage et ça vaut sacrément la peine de piocher dans l’enveloppe d’étrennes de Noël de mamie pour se l’offrir, je vous l’assure.

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Ah oui, et puis aussi un livre sur les méfaits du gluten mais ça, tout le monde s’en fout.

Et puis aussi, on a fait le réveillon de Noël avant l’heure avec les copains, lequel peut en partie se résumer à : 10 litres de vin chaud, 4 packs de bières, 25 cupcakes épices et gingembre, 1 tarte aux myrtilles, 1 Père Noël à bretelles, 1 lutin danseur, 3 pulls moches de Noël, 2 bouteilles de champagne, 3 bonnets clignotants dont 2 bonnets à nattes, 1 serre-tête à cornes de renne et 2 badges anti-Noël (il y a toujours un dissident politique dans ce genre de soirées).

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Comme il y avait un paquet d’invités qui ne se connaissaient pas mutuellement, j’ai pu m’adonner à l’un de mes sports préférés : les présentations en deux ou trois critères. Ainsi, le menuisier sculpteur fan de chemises hawaïennes fut-il très heureux de rencontrer le guitariste consultant en tarologie qui fut lui-même ravi de rencontrer le ténor fan de dessins animés 80s qui fit la connaissance de l’acupuncteur prof de taekwando qui fut présenté aux parents de Charlie le bébé bulldog, nouveaux propriétaires et fans de jardinage de leur état. Et tant d’autres. Et ce ne fut que joie de constater que tout ce petit monde qui ne se connaissait pas, l’instant d’avant, s’entendait drôlement bien : je mets ça sur le compte des bonnes ondes qui règnent dans ma maison (private joke) et aussi sur mon aptitude  à choisir mes amis parmi les gens formidables, aptitude qui me fit défaut autrefois mais qui est désormais plutôt maîtrisée.

J’ai fait visiter la maison aux nouveaux venus qui ont bien aimé la tête réduite et le Holy Elvis à l’entrée et aussi les photos d’ancêtres, de zombies et de fillettes à barbe dans le couloir du haut. Et qui n’ont pas du tout été étonnés par la présence d’un abattoir juste à côté du salon, comme si j’étais le genre de personne prédestinée à emménager dans une maison munie d’un abattoir dégueulasse. Y en a qui ont voulu visiter la cave qui fait peur mais j’ai pas voulu parce que je suis une flipette. Y en a même qui ont voulu tester la nouvelle douche spa mais ils n’ont pas osé demander parce qu’ils sont polis et aussi parce qu’ils avaient tous des pulls en jacquard sur le dos. J’avais fait du vin chaud dans une grosse cuve chauffante et certains se sont foutu de moi en me traitant d’alcoolique qui investit carrément dans une cuve à vin chaud alors qu’en vérité, c’était simplement mon stérilisateur à bocaux qui avait été converti pour l’occasion en marmite à vin épicé. Et là, certains se sont re-foutus de moi parce que j’ai pas une gueule à faire des conserves, comme quoi hein. Ca m’a permis d’embrayer sur le projet de vie en autonomie totale que je me suis fixée et pour lequel je me donne dix ans. J’ai découvert que parmi la foule, nous étions trois à partager ce même projet, aussi en avons-nous conclu qu’il serait bon de faire du troc d’une tribu à l’autre (même qu’on s’est battu pour savoir qui était le meilleur producteur de fraises parmi nous et taisez-vous, je vous dis que c’est moi, basta). Ou bien de faire fusionner nos tribus, en cas de danger imminent ou d’apocalypse. Mais alors tout le monde voudrait rallier mon clan étant donné que j’ai un atout majeur : papa, qui sait tout réparer, qui a une solution pour tout, qui maîtrise les techniques de survie dans les bois, qui sait où l’on trouve des morilles et aussi des asperges sauvages et qui sait tuer un sanglier à mains nues (comme John Rambo, oui). Cela ferait de moi la princesse de la tribu et je me ferais des chignons sur les oreilles comme Leia pour symboliser mon statut et alors, vous devrez tous me respecter et aux chiottes la démocratie et… et… comment ça vous me respectez déjà ? ah oui, c’est vrai. C’est beau l’amitié sous vin rouge, remets nous un verre Jéjé.

Ensuite, on est revenu sur le sujet de la cuve à vin chaud (dont le niveau réduisait lentement mais sûrement) (enfin peut-être pas si lentement que ça, avec le recul) et on s’est amusé à lui trouver d’autres fonctions autrement plus élaborées que la stérilisation des bocaux et le réchauffage de rouge qui tâche épicé. Par exemple, une matrice artificielle qu’on remplirait de liquide amniotique et dans laquelle on implanterait un embryon. Fini les grossesses difficiles, douloureuses et encombrantes, notre société vous proposera de garder votre foetus bien au chaud pendant neuf mois, avec régulation précise de la température interne (note pour plus tard, penser à modifier le minuteur pour le faire passer de 120 minutes à 9 mois). Ensuite, il ne vous restera plus qu’à venir chercher votre enfant sur place : nous ouvrirons alors le petit robinet pour que la cuve puisse perdre les eaux (expérience garantie plus vraie que vraie) et le bébé sera prêt à être emmaillotée et remis en main propre, ou livré par drone devant votre porte. Le vin, créateur de bonnes idées dans nos cerveaux malades since les années 90.

Il faut aussi savoir que pour l’occasion, je m’étais habillée en lutin de Noël et que cette entreprise ne fut pas chose facile. Déjà parce que l’acquisition d’un costume rigolo quand on est du sexe fort est fortement limitée, les costumes pour femmes se résumant généralement à une collection de cosplays sexy pour soirées libertines. L’homme costumé doit faire rire, la femme costumée doit faire bander, si j’ai bien suivi. Et bon, comme j’avais pas trop envie de m’habiller en mère Noël aux allures de pute slovène, j’ai joué la carte du ridicule en m’affublant d’une robe en feutrine bien sous tout rapport, me donnant non plus l’allure d’une call girl trop vieille et bon marché mais plutôt celle d’une attardée mentale recrutée comme mascotte intérimaire. C’était toujours moins grotesque que le costume de lutin pupute mais ça a déçu quelques invités alors j’ai dû rappeler qu’après tout, c’était pas une soirée échangiste non plus, que si ça avait été le cas je n’aurais pas manqué de le spécifier sur les invitations car j’ai du savoir vire, moi (du coup, tout le monde attend avec impatience son prochain carton d’invitation des fois qu’il y figure une mention spéciale, on ne sait jamais). Comme je suis très roleplay, j’avais même imaginé une petite chorégraphie de joyeux lutin que je n’ai pas manqué d’accomplir à plusieurs reprises, sous le regard consterné de ma fille aînée qui ne comprend pas que des adultes de plus de 30 ans puissent ainsi s’affubler et se ridiculiser en se croyant marrants. Elle m’a même dit que mon bonnet était moche, que mes oreilles de lutin, on dirait des chips et je lui ai rétorqué « Tiens, dans ta gueule les effets spéciaux » en appuyant sur le bouton de mon bonnet qui jouait Jingle Bells en faisant clignoter mes oreilles pointues. C’est quand même pas de ma faute si les jeunes générations ne savent plus rire et je me demande comment j’ai pu engendrer cette enfant que je savais déjà de droite mais qui se révèle à présent rabat joie (ce qui est dans la logique des choses, me direz-vous).

Comme c’était Noël avant l’heure, j’ai reçu des cadeaux avant l’heure. Une magnifique figurine poilue en forme de renne qui est tellement kitsch’n’cool que je compte bien la ressortir à chaque Noël, jusqu’à la fin de mes jours. De véritables doubitchous. Une bouteille de Bordeaux Chateau la Bourrée (on dirait que ma réputation en soirée m’a précédée). Un mini-rosier blanc. Des goodies Voodoo Rythm. Des disques des copains de Bang ! Bang ! Records (d’ailleurs, sur leur site, vous pouvez télécharger gratis un morceau de Noël de King Automatic & Rich Deluxe qui s’intitule Stay Drunk at X-Mas, et qui est cool) (et vous pouvez aussi y acheter des disques, ça vous fera pas de mal), dont ce super EP édité par Banana Juice productions et qui s’intitule the Rockin’Races Collection. Dessus, on y retrouve entre autres Tequila Savate &Mojito Ranger et King Automatic et achetez-le, Dieu vous le rendra.

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Et aussi un livre de Pierre La Police, Les praticiens de l’infernal, que je ne connaissais pas, même que le pote qui me l’a offert était ravi qu' »une fille comme moi » ne connaisse pas cet auteur.

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 Je me suis demandé si par « fille comme moi » il entendait :

1) fille ayant tellement de goût pour le mauvais goût et le n’importe quoi

2) fille ayant une telle culture générale (oui je sais, c’est drôle)

3) fille claquant la moitié de ses alloc’ à la librairie graphique

4) fille n’ayant rien d’autre à foutre que torcher des gosses et lire des BD aux toilettes

Mais en vérité, j’opte pour la réponse 1.

Et puis puisqu’on parle de musique, il en fut beaucoup question lors de cette soirée étant donné que :

1) une fête sans musique n’est pas vraiment une fête (sauf s’il y a un toboggan géant ou un château gonflable pour compenser l’absence de sono)
2) certains musiciens précédemment cités étaient présents
3) mon mari bourré n’a pas arrêté de nous parler du festival revival punk 77 qu’il organisera quand il aura gagné au loto, même que, je cite, il donnera 10 000 € à PKRK pour qu’ils reprennent le line up d’origine le temps d’un concert, et sans doute autant aux Rats pour qu’ils se reforment. Un festival punk capitaliste, en somme.

On a beaucoup parlé de punk français, des compilations Chaos en France, de Pete Shelley obèse en jogging et des Damned qui assurent toujours,  et d’un tas d’autres trucs, et tout cela m’a donné envie de ressortir mes disques de Zabriskie Point et puis aussi d’aller voir les Adicts en concert parce que la seule fois où je les ai vus, on était arrivé en retard pour un concert qui, pour une fois, commençait pile à l’heure. Et on a pu choper que les deux derniers morceaux du set, bordel de foutre.

Et puis bref, la soirée s’est terminée, sans encombre et sans Mère Noël sexy, avec trois cupcakes tombés par terre et pas un seul coma éthylique, et pour fêter ça, je me suis dit que passer un dimanche sans slip dans mon pyjama, à regarder une comédie sentimentale, ce pourrait être chouette. Alors j’ai regardé Happiness Therapy, six mois après tout le monde, comme d’hab. Et j’ai pleuré huit fois minimum tellement ce film m’a touchée. Je vais le spoiler un peu puisque de toute façon, tout le monde l’a déjà vu, c’est plus vraiment du spoil du coup.

– Déjà, ça parle d’un type bien qui se retrouve en hôpital psychiatrique parce qu’un jour, il a un tout petit peu pété un câble, et la gueule de l’amant de sa femme par la même occasion. Et moi j’ai envie de dire que ça peut arriver à tout le monde de péter un plomb, une fois dans sa vie, avec ou sans amant à tabasser, alors j’ai pleuré une première fois.

– Ce type chouette fait son jogging dans un sac poubelle pour transpirer davantage et ça m’a rappelé moi quand j’avais 17 ans et que je m’emballais les cuisses dans du film alimentaire pour faire fondre ma cellulite. J’avais lu ça dans la rubrique beauté de Jeune et Jolie juste à côté de « faites-vous des masques capillaires à l’huile d’olive pour avoir le cheveu doux et gras comme une friteuse ». Je l’ai trouvé touchant dans son jogging et son sac poubelle (je sais, j’ai des critères de séduction assez spéciaux) alors j’ai pleuré une deuxième fois.

– Ensuite, ce type rencontre une fille très jolie et un peu dingue elle aussi. Ils veulent coucher ensemble mais ils ne le font pas parce qu’ils sont tous les deux mariés (enfin, elle, elle est veuve et lui, sa femme s’est barrée mais techniquement, ils sont mariés). D’abord j’ai rigolé parce que je sais bien que dans la vraie vie, les gens même mariés finissent toujours par coucher ensemble (ou du moins dans 98% des cas), c’est une loi quasi universelle. Ou du moins par s’embrasser sur la bouche si vraiment c’est des gens bien. Sauf que là, ils ne s’embrassent même pas sur la bouche. J’ai trouvé ça tellement beau et touchant que ça m’a redonné foi en l’humanité et j’ai pleuré. Une troisième fois.

– Après ça, le type rencarde au restaurant la jolie fille avec qui il ne veut pas coucher. Mais il s’en veut parce que ça ressemble un peu trop à un rencard officiel. Alors au lieu de commander un menu, il commande juste des céréales. Comme ça, ça ressemble plus à une collation entre potes qu’à une invitation à dîner, vous suivez ? Et ça aussi, ça a fait pleurer mon coeur de jeune fille, allez savoir pourquoi.

J’ai aussi pleuré quand il lit la lettre de son ex-femme. Puis quand il relit la lettre de son ex-femme en comprenant qu’elle n’a pas été écrite par son ex-femme chose que nous, public, on a déjà compris parce qu’on est des petits malins aguerris. J’ai pleuré quand il se réconcilie avec son père (et arrêtez de me dire que Robert de Niro n’aurait jamais dû se mettre à tourner dans des comédies, merde à la fin). J’ai pleuré quand il danse avec sa copine devant le jury. J’ai pleuré quand il gagne son pari. J’ai pleuré quand il rattrape l’amour de sa vie dans la rue. Et j’ai pleuré quand ils se pelotonnent tous les deux dans le fauteuil à la fin, ce qui porte mon nombre de chialades à 11 si j’ai bien compté, ce qui fait bien plus que mon estimation initiale mais bon, ça va hein, est-ce que je vous juge, moi ?

Bon voilà, comme ça au moins, au cas où vous ne l’auriez pas encore vu, vous n’avez plus besoin de regarder le film. Mais si, regardez-le quand même, ne serait-ce que pour Robert de Niro en vieux père superstitieux affublé de TOC. Et pour Bradley Cooper, il y est tellement attachant qu’on a envie de le prendre dans les bras et de lui faire un bisou sur le front (et même pas de lui arracher sa chemise ni son sac poubelle, non). Et pour Jennifer Lawrence (cette actrice à un corps parfait, je la déteste).

Quant à moi, je vais m’extirper de mon pyjama à carreaux et bouder dans la salle de bains pour me remettre de l’affront que m’a fait ma propre famille en se moquant de moi, pleurnichant devant, je cite « un film niais et sans intérêt » (bande de SANS COEUR va !). Après ça, je mangerai peut-être les restes de cupcakes qui sont au frigo, je ferai une overdose de gluten et on retrouvera sans doute mon corps dévoré par les loups. Non, en vérité, on retrouvera mon corps quand ce sera l’heure de bouffer et que tout le monde voudra savoir ce qu’il y a à becqueter ce soir, chienne de vie va.

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