Sur le banc de touche

J’ai longtemps considéré que le féminisme, c’était un truc de grande personne auquel je ne pouvais pas prétendre, comme si mon profil me valait d’être d’emblée exclue du casting des militantes féministes.

C’est que les clichés ont la vie dure et que même avec une jugeote certaine, on finit par y adhérer.

Ainsi me suis-je très longtemps sentie exclue du débat féministe pour la simple raison que j’estimais si mal cadrer avec l’image que je me faisais des militantes et penseuses de la cause, que je me mettais moi-même sur la touche, assistant à ce débat depuis le banc des remplaçants, comme si je n’avais pas la légitimité requise pour y prendre part.

Le féministe, je voyais cela comme une affaire très sérieuse mêlant revendications salariales équitables, remettant en question la condition des femmes dans le monde du travail et il faut bien l’avouer, je ne voyais finalement que cet angle-là du débat, m’estimant alors bien mal placée pour y participer : je n’ai jamais eu de vrai job, pas de quoi établir un plan de carrière en tous cas, n’ai jamais eu à m’imposer auprès de collègues masculins ni à subir le sexisme voire le harcèlement de mes confrères. Car c’est ainsi que me sembler s’imposer le féminisme  il y a encore quelques années (notez bien que je n’expose là qu’un ressenti personnel) et n’ayant ni salaire sous évalué à défendre dans une hiérarchie masculine, ni plan de carrière, ni rien de la sorte, j’en étais arrivée à la triste conclusion que le féminisme était l’affaire de femmes indépendantes et professionnellement accomplies, de celles aussi qui subissaient la pression masculine sur le lieu de travail,  de femmes qui elles, me semblaient en effet potentiellement victimes du sexisme au quotidien là où je pensais en être moi-même épargnée (grosse maligne va).

 Moi, je n’estimais pas l’être. Je considérais n’avoir ainsi aucune revendication à exprimer en matière de sexisme et mieux que ça, j’avais le sentiment d’être une petite veinarde épargnée par ces pressions touchant une catégorie de femmes dans laquelle je ne me reconnaissais pas. M’auto-exclure du débat féministe, telle a donc longtemps été mon attitude, pour les raisons précédemment évoquées, bien entendu, mais pas seulement. Car cette vision  erronée de la pensée féministe n’est pas sortie de nulle part, nous y voilà :

J’ai grandi dans une famille qui m’a toujours inculqué que venir au monde avec un vagin faisait de moi une personne forcément destinée à en chier largement plus que si j’étais née avec un pénis mais que voulez-vous, c’est comme ça depuis la nuit des temps il paraît, c’est pas aujourd’hui que ça va changer.

Ma mère m’a très tôt dépeint le dark side du job, et si la vanne « le féminin de assis devant la télé, c’est debout dans la cuisine » en fit sourire plus d’un lors des fins de soirées arrosées, il s’agissait chez nous d’un adage pris très au sérieux, d’une fatalité dont les femmes semblaient s’être accoutumées sans jamais rechigner ou presque, car comme disait maman « c’est comme ça quand on est une femme« . Point.

A table, on servait les hommes en premier. Car les hommes ont faim quand ils rentrent de l’usine, me disait-on. Comme si ma mère avait moins faim en sortant de ses huit heures de bureau ni ses mouflets après une journée d’école, allez comprendre. L’homme trime, il est prioritaire, il est l’homo sapiens qui chope la meilleure pièce de viande ramenée à la caverne car c’est lui qui ramène le plus gros de la paye, deal with it gamine. Alors maman dit ça, comme sa mère à elle expliquait sans doute que les hommes méritaient d’être servis en premier car ils avaient faim en sortant de la mine, et ainsi de suite.

Ce fait là était définitivement établi, comme tant d’autres, et personne n’aurait jamais eu idée de rechigner ou de s’y opposer puisque tout le monde acceptait cela comme étant parfaitement normal. Le père va à l’usine et coupe du bois. La mère va au bureau, torche les marmots et s’occupe de la maison. Double journée de travail pour le père qui cumule deux jobs, journée continue pour la mère qui se coltine moutards et baraque après ses heures, schéma normal que l’on ne remet pas en question, jamais. La cuisine est une affaire de femmes. Le ménage est une affaire de femmes. L’éducation des enfants l’est aussi, tant est si bien que quand maman est au turbin, on préfère confier le petit frère à peine né à l’aînée de 9 ans plutôt qu’au père,  parce que les enfants, c’est une affaire de femmes, c’est inscrit génétiquement qu’il paraît, les hommes ça ne s’occupe pas des enfants,  et puis regardez comme c’est touchant de voir une gamine se comporter comme une petite mère déjà à c’t’âge-là.

Les choses sont établies. Immuables. On n’y touche pas. C’est comme ça depuis toujours, ça l’a toujours été. Le week-end, les filles doivent se lever tôt et mettent la main à la pâte. L’une astique la salle de bains, l’autre passe l’aspirateur. De temps en temps, on repasse une bassine de linge, ce sera toujours ça de moins que maman aura à faire en rentrant du bureau. Le vendredi et samedi soir, on sort si on veut, mais le lendemain, pas de grasse mat’, on se lève et on s’active, y a rien de pire qu’une fainéante, qu’une fille sale qui assume même pas son rôle de bonniche (à part peut-être une fille qui boit et qui fume, c’est tellement vulgaire chez une femme, alors que chez les hommes c’est différent, ça passe, mais les femmes, ah non surtout pas), et pis dans un sens y a pas de raison que la mère se tape tout le bordel alors qu’on est quand même trois à être pourvues d’un vagin dans cette maisonnée. Les filles sont d’accord avec ça, les filles le font de bon coeur, mais surtout, elles le font parce qu’elles assument. Elles assument leur sort de fille, et ça,ça fait déjà un bail qu’elles l’ont compris.

L’adolescence bat son plein. Maman, conditionnée jusqu’au trognon à assumer sa malédiction de femme héritée depuis des générations, veut transgresser les traditions. Elle ne veut pas reproduire ce qu’elle a vécu étant jeune. Surtout pas l’affront de sa mère qui ne lui a plus adressé la parole pendant des semaines après que, majeure et quasi mariée, elle ait demandé la permission de prendre la pilule. A 14 ans, elle traîne ses filles chez son gynécologue et nous fait prescrire un contraceptif, elle veut prendre les devants et montrer qu’elle n’est pas comme ça elle, qu’elle n’a pas de droit de regard sur la sexualité de ses filles, qu’elle ne veut pas nous faire prendre le risque qu’il nous arrive des bricoles à ce niveau là : c’est son acte d’amour et de bravoure à elle qui a toujours été coupable d’avoir un vagin entre les jambes jusqu’à ce qu’elle soit légitimée en tant que femme de, et donc vagin de.

On est ados, on prend la pilule grâce à maman, on apprécie. Mais les vieux réflexes, vous savez ce que c’est. Ces saloperies tellement bien inculquées qu’on finit par reproduire à l’infini des schémas absurdes, tellement convaincu d’être dans le vrai, dans le juste, parce que les choses sont comme ça et qu’on n’y peux rien changer. Ainsi rappelle-t-on régulièrement aux filles de la maison qu’il est fondamental de ne pas tenter le diable, comme aime bien le dire ma grand-mère. « Comment, aller à une boum où il y aura des garçons de 3ème ? Vaut mieux éviter, on ne sait pas ce que les garçons ont en tête à cet âge là. »  » Tu vas réviser chez ton ami avec ce cardigan col en V ? Ben dis donc, t’as pas froid aux yeux, t’es sûre que t’y vas pour réviser ? « . En somme, tout est fait pour que les filles n’oublient jamais cela : qu’elles sont nées avec cette plaie entre les jambes, et c’est pas rien de parler de plaie, cette plaie qui les rend vulnérables, à chaque instant de leur existence, cette plaie à la merci du moindre mâle, parce qu’ils sont comme ça les hommes et qu’il faut faire avec. Alors toi la fille, tu fais gaffe. Tout le temps. En toute circonstance. N’aguiche pas, même involontairement. Maintiens tes distances, autant que possible. Ce sont les hommes, tu n’es qu’une femme, c’est comme ça que les choses fonctionnent. Alors on accepte le deal.

Quelques années plus tard, le frangin atteint à son tour l’âge des week-end en bringue. Le dimanche matin, on le laisse dormir, parfois même il ne se lève pas pour déjeuner en famille. On lui garde une assiette. Les femmes ont mis la table et aideront à la vaisselle mais le fils dort, il récupère. On lui achète même un grand lit pour qu’il puisse y être plus à l’aise si sa petite copine rentre de soirée avec lui. Il ne participe pas aux tâches domestiques, ça non, range tout juste sa chambre et c’est déjà pas si mal pour un garçon, y en a qui en font moins que ça, qu’il paraît.

 

sexism

Nous les filles, on a l’impression de s’être fait légèrement couillonnées. Comme notre mère s’est fait couillonner par la sienne par le passé. Elle qui ressasse inlassablement cette anecdote du frangin qui ramenait des gonzesses dans son lit en toute impunité, tandis qu’elle, un mois que sa mère lui avait pas adressé la parole, parce qu’elle avait eu le malheur de parler de contraception. Vingt ans à enrager sur cette histoire pour reproduire fidèlement le schéma avec ses propres filles, avouez que c’est à chialer de rire et de tristesse à la fois.

C’est dire si les mauvaises habitudes sont bien ancrées hein, bien imprimées de façon indélébiles, de façon à être reproduites inexorablement : on a beau essayer d’agir différemment, quand on a grandi dans l’ombre des hommes de la maison, et dans la crainte de ceux d’au dehors, il n’existe pas un foutu moyen de se débarrasser de ce vieux réflexe de survie : s’adapter sans jamais se poser de question, ne pas chercher à remettre quoi que ce soit en cause ni à contester cet ordre établi, dissimule bien ta chatte, va pas trop leur donner d’idées à ces êtres débordants de testostérone, apprends à être une bonniche car tel est ton destin et puis surtout, arrête de tendre ton assiette la première à table, tu sais bien que dans cette famille on sert d’abord la polenta aux hommes, depuis des générations.

Alors voilà. Tu grandis dans cet état d’esprit. Tu absorbes tellement bien le truc que quand ta première vraie histoire d’amour prend la même tournure en pire, tu acceptes une fois encore la donne, c’est ta malédiction de femme.

Quand à 15 ans, ton propre mec te fait porter un t-shirt sous ta robe à bretelles, soit disant parce qu’on y voit un peu trop tes seins quand tu te penches, ben tu mouftes pas et tu vas chercher ton t-shirt gris, et tant pis si ça fait moche, sous ta jolie robe estivale à carreaux, au moins comme ça il est moins soucieux lui, c’est qu’il aime pas trop quand le regard de ces types s’attardent trop sur toi, alors autant pas provoquer hein. A 16 ans, premières vacances ensemble et pas le droit de mettre ton deux pièces échancré commandé sur La Redoute, « ça fait pute« , qu’il dit. Il ajoute même, « si tu te fais mater de tous les côtés, tu viendras pas la ramener, tu te démerderas« , comme si se faire regarder par un homme constituait déjà en soi une agression, quelque chose qui risquait de m’attirer des ennuis.

les années qui suivent, on évite donc les jupes (qui font pute), les décolletés (qui font pute), les talons (qui font pute) et le rouge à lèvres (qui fait pute aussi), directives assénées de manière parfaitement naturelle et décomplexée car ainsi va la vie : si les femmes provoquent, les hommes s’excitent, et si les hommes s’excitent, c’est que tu l’as bien cherché, pute va.

Ca dure 7 ans. On n’est pas sérieux quand on a 17 ans, disait un poète (et un groupe de punk lorrain cher à mon coeur). On est une grosse quiche quand on a dix sept ans, ajouterais-je. J’ai ainsi passé mes jeunes années (collège, lycée et fac) à me planquer dans des fringues larges, à éviter les maillots de bain échancrés, à ne pas trop me maquiller et surtout à bien éviter de me faire remarquer car quoi qu’il ait pu arriver d’aussi dramatique qu’une oeillade ou un plan drague sans conséquence, le fait est que j’en aurais été la seule et unique responsable, que je l’aurais bien cherché et, prévention ultime, « faudra pas pleurer le jour où tu te fais violer », merci chéri.

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Vois comme j’ai été bien conditionnée au point de bien, bien fermer ma gueule pendant 20 ans. Parce que oui, la bonne nouvelle (et chaque histoire ou presque a son lot de bonnes nouvelles), c’est qu’un jour on finit par ouvrir sa gueule. Par poser les choses bien à plat et se dire que non, tout ça, ça ne colle pas. Que ça ne tient pas la route. Qu’y a pas de raison. Que c’est pas de ma faute si je me fais reluquer le cul quand je mets des shorts en été. Que j’ai pas à me planquer dans des hoodies trop grands pour bien camoufler mes nichons et faire simplement oublier l’idée qu’il puisse y avoir un corps sous mes frusques. Une adolescence passée à être mise en garde contre la menace que je représentais pour moi-même à cause de ce vagin inexorablement rattaché à moi (c’eut été si pratique de pouvoir le dévisser et le laisser à la maison dans une petite boîte, de temps en temps, pour pouvoir sortir safe).

Ne tente pas le diable, comme disait mémé. Tu le verras en grandissant, quand tu devras accomplir ton devoir conjugal même quand t’en as pas envie… T’as bien le temps d’écarter les cuisses va, sois pas si pressée, disait-elle encore, jamais totalement remise d’une vie avec un mari bourru. Et d’un viol évité de justesse dans sa jeunesse, et qui lui avait valu une avoine quand elle était rentrée chez elle en larmes avec sa culotte déchirée à la main, fautive qu’elle avait été d’avoir pu susciter le désir chez un taré de pervers planqué dans un fossé.

20 ans donc pour admettre que j’avais somme toute un bon background. Et que j’avais le droit d’ouvrir un peu ma gueule et de dire stop. Parce que si je ne le faisais pas maintenant, j’allais irrémédiablement finir par reproduire ce schéma incessant auprès de mes propres filles, comme mes aïeules l’ont fait elles-mêmes pendant des générations, et par terminer comme ma soeur qui trente ans après, n’hésite pas à interrompre les jeux des enfants au moment de la vaisselle pour rappeler, de façon quasi réflexe à ma fille, que les garçons peuvent continuer à jouer mais que les filles, ça aide à débarrasser. Entendre cela annoncé sur le même ton que si l’on énonçait une vérité immuable aussi incontestable que le fait que la terre tourne sur elle même, avouez que cela a de quoi faire froid dans le dos.

20 ans donc avant d’accepter l’idée que j’avais le droit d’ouvrir ma gueule, de contester, de transgresser. De rétablir les choses selon ce que j’estimais être juste. Cesser de tolérer tout ça sous prétexte que c’est comme ça et pas autrement. Avoir envie de tout envoyer chier. Et puis après ça, des années à lire ça et là des textes féministes, à suivre l’actualité des militantes, prendre connaissance des combats menés et essayer de me trouver une place là dedans, au milieu des érudites et des business girls, au milieu des femmes indépendantes bien décidées à en découdre avec le patriarcat sous toutes ses formes, pas seulement dans le monde du travail.

On dénonce enfin des phénomènes sexistes jusqu’alors tus comme le harcèlement de rue et le slut shaming, pour la première fois, ça me parle, je me reconnais là-dedans au point d’avoir envie de participer à ce qui est en train de se produire.

J’avais enfin renié ce que les femmes de ma famille m’avaient collé sur le dos, j’avais fini d’en découdre avec cette malédiction des femmes coupables, la grande famille du féminisme pouvait enfin m’ouvrir ses bras. Oui, mais voilà. Le féminisme, ça ne fonctionne pas comme ça.

Ce serait trop simple, tu penses.

Par exemple laisse-moi te raconter encore une anecdote. Un jour, par inadvertance, petite sotte que je suis, j’ai osé mentionner le terme « féminisme » dans un échange de mails parfaitement ordinaire avec un ami un type, ami de longue date de mon mec de son état. C’est que je suis conne des fois moi aussi hein, je dis « féminisme » comme si j’avais le droit d’être concernée, quelle cruchasse. Réaction de l’interlocuteur : « Comment peux-tu te prétendre féministe alors que tu es femme au foyer entretenue par ton mari ? ».

Tu te rappelles de Michael Douglas dans Chute libre ? Du jour où il craque et où il a envie de tout casser et de tabasser tout le monde ? Et bien dis-toi que ce jour-là, j’étais Michael Douglas. J’aurais pu tout péter tellement ça m’a fichue en rogne (mais bon, j’avais sans doute mes règles hein, c’est bien connu qu’on est un peu chafouines et à fleur de peau nous autres, quand on a nos règles). Ainsi apprenais-je, par une homme apparemment très ouvert d’esprit, que non seulement j’étais entretenue par mon mari (avec tout ce que le terme entretenue implique, on est bien d’accord) mais qu’en plus, mon statut de femme au foyer m’interdisait toute sympathie avec le mouvement féministe, comme si élever mes enfants à plein temps faisait de moi une anti-féministe, une traitresse à la cause, comme si j’étais militante végétarienne employée dans une boucherie, un truc dans ce goût-là.

C’est que moi voyez-vous, je suis candide comme vous n’avez pas idée. Je croyais qu’être féministe, c’était avoir le choix.

Avoir le choix.

Le choix de faire carrière et d’être aussi respectée que les hommes dans sa profession, ou bien le choix d’élever ses enfants, simplement parce qu’on estime que c’est ce qui nous convient le mieux, mais quoi qu’il arrive, avoir le choix et être traitée de façon juste et respectable, quel qu’il soit.

J’ignorais ainsi que mon mari m’entretenait. Je croyais qu’on était une équipe, lui et moi, une équipe lucide capable de décider ensemble de ce qui est le mieux pour nous, en tant que couple, en tant que famille et en tant qu’individus. Et décider de conserver l’emploi le plus stable et le salaire le plus profitable du couple, tandis que l’autre élément du binôme se consacrera à la prise en charge des enfants et du foyer – qui nous coûterait pas loin d’un salaire si nous travaillions tous deux (cantine, périscolaire, garderie, centre aéré et nourrice à plein temps pour 4 gosses, je te laisse faire le calcul) (et encore, note que j’ai pas compté de femme de ménage) – j’ai toujours trouvé que c’était un deal satisfaisant. Le plus satisfaisant, dans notre cas, tant d’un point de vue financier qu’en terme de qualité de vie.

Et puis voilà qu’à la première occasion, la première fois de ma vie que je me permets d’employer le sacro-saint terme « féminisme » dans une conversation, je me fais rappeler à l’ordre, moi pauvre sotte sans le sou, qui ramène même pas sa paye et qui se fait les ongles toute la journée pendant que son bon mari, son bon et bienveillant mari qui lui fait l’honneur de l’entretenir, trime comme un dingue, se sacrifiant pour assurer la survie de sa famille.

Moi, je ne me sacrifie pas du tout. Du tout. Ou alors, pas comme il faut, ça ne compte pas.

Je suis « entretenue », tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, ça fait plaisir.

Mais passons. Episode isolé avec un con, me suis-je dit.

j’ai voulu me rapprocher des courants féministes, pour ne pas perdre la foi, ne pas perdre confiance, et surtout ne pas recommencer à tolérer tous ces schémas inadmissibles sur lesquels je m’étais construite, ni accepter de me faire ainsi rappeler à l’ordre par des cons moralisateurs ayant une vision aussi étriquée qu’un pénis dans de l’eau froide.

j’ai cru que les féministes allaient grand m’ouvrir les bras, je suis conne moi des fois tu sais, d’ailleurs j’arrête pas de te le rappeler. J’ai cru que les militantes féministes, c’était comme une grande bande de copines prêtes à se serrer les coudes pour faire un peu bouger les choses. Sauf qu’en fait, souvent, c’est plus des gangs de filles de cour de récré qu’une grande bande de copine open minded et solidaires. Comme la bande à Sabrina, au collège, qui n’acceptait d’être copine qu’avec des filles qui lui ressemblent parce que toutes les autres, si elles étaient différentes, c’est qu’elles avaient strictement rien compris à la mode et aux garçons.

Moi, j’ai jamais pu faire partie de la bande à Sabrina parce que j’avais pas de jean patte d’eph et parce que j’étais jamais sortie avec un garçon (on compte pas la fois où j’ai embrassé Romain sur la bouche à une boum en 6ème). Et ben 20 ans plus tard, c’est pareil : j’ai pas le droit de faire partie de la bande parce que je suis pas raccord avec l’ambiance du moment.

J’ai pas le profil de la féministe, on m’accorde zéro crédibilité. Imagine : pas de job, pas de salaire, même pas les allocs elles tombent sur mon compte. Et c’est pas tout : 4 gosses dont une encore allaitée (l’allaitement, le summum de la servitude volontaire, qu’elles disent parfois les vraies féministes). Mate un peu comme j’ai pas le look à faire partie de la bande. Qui a envie d’entendre les revendications d’une femme au foyer avec un gosse suspendu à son sein, trois autres accrochés à ses pompes, et qui demande la CB de son mari pour aller faire les courses ? Hein ? Ben je vais te dire, personne.

Y a pas de place pour les femmes comme moi dans les assos féministes. Ou alors on fait comme si, mais on me met sur le banc de touche, comme quand j’ai voulu faire du foot à l’âge de 8 ans. On veut bien de toi dans l’équipe, OK, mais tu vas faire tâche sur le terrain,  t’es pas aussi entraînée que nous, tu peux pas avoir notre niveau en foot vu ton profil et tes autres loisirs. Ben là, tout pareil. Femme au foyer sans salaire ni plan de carrière affublée d’une chiée de gosses qui entravent sa liberté, ça fait tâche chez les féministes.

Alors tu dis rien. Et tu fais ce que t’as toujours fait : tu regardes de loin. Sans prendre part au débat surtout. T’as un avis, bien sûr, t’en a même plein. Mais t’évites de trop te faire remarquer, trop peur qu’une féministe bien sous tout rapport te pointe du doigt en disant « oh toi ça va la maternante au foyer qui fait la cuisine ! Va faire du scrapbooking va.« . Ton avis, tout le monde s’en fout, t’es pas le genre de la maison. Ainsi vont les choses.

Y a des féministes qui refusent d’admettre qu’on puisse être féministe et pute à la fois. D’autres qui considèrent qu’on ne peut pas être féministe et voilée, ce genre de trucs quoi. Ca ouvre des débats, on en parle sérieusement, on se rentre dans le lard pour la bonne cause, chacune pense être dans le juste plus que sa voisine. Sauf qu’au final, tout le monde reproduit la même connerie, always the same shit, comme dirait l’autre. Et pendant ce temps, la mère au foyer regarde, quoi qu’il arrive, et fait comme en 1989 sur le banc de touche du match de foot contre l’équipe de Corny : elle attend désespérément que les joueurs finissent par se mettre des coups de crampons tant est si bien que le match se transformera en baston générale et que l’arbitre sifflera enfin pour la faire entrer dans la partie.

Ou quelque chose comme ça, du moins.

Et moi, ça fait quelques mois que j’assiste à ces débats de féministes qui tapent inlassablement sur la gueule d’autres féministes en me demandant si mon tour viendra, et si tout cela ouvrira finalement une brèche pour qu’on me laisse une chance de rejoindre la partie en cours, ou si, au contraire, je suis destinée à passer le restant de mes jours le cul sur mon banc de touche, à écouter ce que ces Femmes avec un grand F ont a défendre pendant que je remue mon pot au feu de MAF.

Et guess what, j’ai bon espoir. Et j’espère ne pas m’emballer pour rien, mais je vois que les choses bougent à ce niveau-là, doucement. Comme en témoigne la création récente d’une association féministe non excluante, les Dé-chaînées. Une association qui, si j’ai bien suivi, dit welcome à toutes les femmes, y compris les putes, les trans, les voilées, les Barbara Gourde et les mères au foyer. Dit comme ça, ça fait un peu chaud au coeur je trouve. Et ça ressemble un peu à une chute d’article sponsorisé façon vas-y comme j’t’enfume t’avais rien vu venir avant la chute. Sauf que non, j’en parle parce que j’ai bon espoir, parce que parmi les membres fondatrices se trouve notamment une de mes très chères amies avec qui j’ai si souvent eu l’occasion de parler de ce qui compose ce billet et que j’ai tendance à me sentir en confiance. En confiance avec une asso féministe qui ne va pas me faire le coup du délit de sale gueule, tout arrive alors bon, on va laisser faire et puis on verra. Et puis aussi parce que ça faisait un sacré bail que j’avais ce papier en brouillon, cette volonté de décrire – maladroitement – le parcours qui m’a amené à une conscience féministe, et qu’il ne me restait finalement qu’une conclusion à rédiger pour ponctuer le truc (et aussi une bonne relecture, vous savez, les fautes d’orthographe et moi hein).

Donc voilà, j’ai ma conclusion et j’ai bon espoir. Car vous savez ce que ça signifie ? Que je vais enfin pouvoir militer pour être la première à être servie en soffrito et polenta dans les repas de famille, ooooh yeah.

 

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Et ce site que j’aime bien, parce qu’on a toutes besoin du féminisme (oui, même toi là-bas, qui agite les bras en nous demandant si on n’en a pas marre de se faire passer pour des victimes) : Who needs feminism.

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