Cheddar & Crystal meth

Il y a quelques mois de cela, je participais à l’une de ces soirées où l’on exerce son intuition en observant les autres invités et où l’on tente de deviner leurs traits de personnalité ou leur mode de vie. Inutile de me considérer avec vos grands yeux ébahis, ce n’est pas si étrange que ça, ce genre de soirées, j’en connais bien qui participent à des soirées échangistes où on renifle le cul de parfaits inconnus, il n’y a donc rien d’anormal à se distraire en mettant les gens à nu, grâce à sa seule intuition. Et bref, quand vint mon tour de servir de cobaye aux autres participants, et après quelques remarques parfaitement banales du genre « En te regardant, je pense que tu as été sorcière dans une autre vie » (mes soirées > vos soirées), une petite femme férue d’astrologie me demanda « Est-ce que tu ne regarderais pas un peu trop la télévision par hasard ? », ce que je me suis empressée de nier en bloc, genre « eh non, c’est pas de chatte, try again » (ai-je nié pour les accusations de sorcellerie ? Who knows…).

Et c’est vrai que la télévision, je ne la regarde pas tant que ça. Mais l’autre jour, alors que je regardais Post modern Prometheus pour la 173ème fois minimum, je me suis demandée si ce soir-là, la petite bonne femme n’avait pas vu juste. Regarderais-je trop la télévision ? Non, définitivement. En revanche, le fait est que je crois bien que je la regarde avec beaucoup, beaucoup trop de passion.

La semaine dernière par exemple, j’ai fait deux heures de co-voiturage avec une copine et deux personnes que je ne connaissais pas très bien. A l’aller, nous avons parlé pendant une heure de X-Files et de nos divergences sur le sujet, à savoir : un vrai fan se reconnaît-il au fait qu’il a regardé la série jusqu’à son dernier épisode ou au contraire, parce qu’il a cessé de la visionner à partir de l’apparition de Doggett après la saison 7 (et tant pis pour le retour de Fox dans les saisons suivantes) ?  Un débat qui ne cesse de nous diviser sans fin au même titre que la communauté des fans de Star Wars est divisée par ses considérations fondamentalement opposées quant à la seconde trilogie (inutile de vous dire que selon moi, Darth Maul est une lichette) (et ce n’est pas non plus un hasard si lichette, ça rime avec Doggett). Mais par chance, nous avons de nombreux terrains d’entente en matière de pop culture (et pas que) et nous nous retrouvons régulièrement sur des sujets qui provoquent chez nous des pics hormonaux. Comme par exemple, Arnold Schwarzenneger, qu’on aime dans Conan, qu’on aime dans Predator, qu’on aime dans Total Recall, et qu’on aime aussi dans Un Flic à la Maternelle et même dans La Course au Jouet. Et Arnold, ça nous a tenu tout le trajet retour, et ça s’est ponctué sur « Tu sais que j’ai eu un sujet d’oral sur Arnold quand j’ai passé mon épreuve d’Anglais au Bac ? », « – Han la chance ! ». Et à l’arrière, nos deux passagers riaient fort comme si on était un duo comique et sur le coup, j’ai pas très bien compris, parce qu’à moi, il me semblait qu’on était en train de parler d’Arnold avec beaucoup de sérieux, y compris quand j’ai dit que ma réplique préférée de Predator c’était : « T’as pas une gueule de porte-bonheur ».

Voilà, c’est peut-être ça le problème : je prends la télévision beaucoup trop au sérieux.

J’en ai parlé l’autre jour à ma fidèle Monique et à Claire, avec qui j’ai déjeuné dans un restaurant italien en Allemagne (l’exotisme). Ce jour-là, on était encore parties toutes les trois acheter des vêtements made in Bangladesh par des enfants cul de jatte, qu’est-ce qu’on y peut si c’est notre passion, on va quand même pas entamer une thérapie pour résoudre notre addiction aux lots de slips en coton à 2 €. D’ailleurs ce jour-là, on s’était fixé un objectif : n’acheter que des choses absolument utiles, rien de superflu. Et au bout d’une heure, quand on s’est retrouvées devant le magasin avec respectivement un serre-tête à cornes de rennes, des lunettes pailletées bonhomme de neige et une paire de chaussettes anti-dérapantes imprimées sucre d’orge, on a vraiment eu le sentiment d’avoir respecté nos objectifs. Et bref,échouées dans cet étrange restaurant après avoir été refoulées d’un restau japonais pour cause de bébé (alors qu’y avait même pas de petit écriteau demandant de laisser son bébé en laisse à l’entrée), Monique me dit: « Rolala, je me suis encore refait la saison 1, c’était si bien ! ». Et on a encore une fois reparlé du Grand Mutato jusqu’à ce qu’on nous serve une drôle de crêpe fourrée aux épinards et à la ricotta, faut dire que c’était pas facile de déchiffrer une carte mi-boche mi-ritale. Et on a maudit Doggett sur six générations. Parce que ce qu’il y a de bien avec Monique, c’est qu’elle aussi, prend la télévision beaucoup trop au sérieux, et qu’il faut pas trop la lancer sur un de ses sujets de prédilection parce qu’elle est vraiment, vraiment intarissable, comme quand elle vous parle de Faites entrer l’accusé  (« Mon FELA préféré, c’est vraiment, vraiment celui sur le petit Grégory, tu sais ») ou qu’elle peste contre le remplacement de Christophe Hondelatte.

Et puis en terminant son Coca Cola à l’aspartame, Monique a dit : « En ce moment je regarde aussi Hell’s Kitchen sur le câble parce que décidément, Gordon Ramsay est vraiment trop hot« . Et j’ai demandé : « Gordon Ramsay, le gros blond rougeaud qui s’énerve en cuisine ? » et elle a dit « oui » avec des petits coeurs dans les pupilles et des papillons dans le vagin, tellement Gordon lui fait de l’effet.  Et elle a essayé de me convaincre en m’expliquant qu’elle regarde également toutes les rediff de Maigret parce qu’elle trouve que Bruno Cremer aussi, il est trop sexy. Comme quoi, vous pouvez toutes continuer à vous battre pour Ryan Gosling, c’est pas Monique qui viendra marcher sur vos plate-bandes, elle est beaucoup trop occupée à se faire customiser un t-shirt « Bruno Cremer, prends-moi toute nute« .

Mais bon, on a toutes nos déviances. Tenez, moi en ce moment, je suis à fond sur Walter White, et pas seulement parce que ses rides verticales au milieu des joues me rappellent celles de mon vieux mari. Parce que le personnage est attachant, aussi. Et parce qu’on ne sait pas trop bien si c’est un vrai gentil qui joue au faux méchant ou un vrai méchant qui se cache dans un faux gentil et bref, je ne sais pas si vous me suivez mais  ce personnage-là, je l’aime. Peut-être aussi parce que j’ai toujours bien aimé les gentils garçons mais pas autant que les bad boys, ou peut-être bien l’inverse, tout dépendant finalement de mon humeur du moment et de mon cycle menstruel.

Tout cela pour dire que je fais momentanément quelques infidélités à Spooky et Arnold au profit du cuistot et cette histoire, ça m’empêche de dormir. Et pas seulement parce que je lâche momentanément Doug Quaid au profit de Cohagen. Parce que aussi, précisément, j’ai découvert la série cinq ans après tout le monde, comme d’hab. J’arrête pas de vous le dire : c’est vraiment mon truc à moi de découvrir les trucs cool mille ans après les autres, quand l’engouement et retombé et que les gens ont cessé de se revendiquer fans du truc. Et c’est précisément ce genre de détails qui me fait dire que je ne serai jamais une fille à la mode, never was, never will be. N’essayez pas de parler avec moi de la série cool du moment, j’ai prévu de la regarder en 2022, et d’ici là, huit chances sur dix pour que le sujet ait cessé de vous passionner, alors que moi, je suis capable de rester bloquée dessus jusqu’à la fin des temps, ça m’a bien fait ça avec X-Files (et, d’une façon générale, avec les années 90). Et du coup, j’ai rien que cinq saisons à rattraper et je suis bien forcée de rogner sur mon temps de sommeil pour y arriver. La vie est dure parfois, isn’t it ?

walter white

Donc, depuis quelques semaines, mon instant parfait est  devenu celui où je peux regarder Breaking Bad en slip et en vieux t-shirt, en mangeant des sandwiches au cheddar. Et rien, absolument rien, ne saurait surpasser ce moment-là. Parce que ça aussi, c’est devenu une addiction, les toasts au cheddar. C’est que j’essaye d’arrêter le sucre (alors je le remplace par le gras). Donnez moi un toaster, deux tranches de pain de mie et du cheddar en pochettes plastique individuelles, et voyez mon visage s’illuminer. Voilà comment je passe donc mes soirées : à manger des sandwiches sans croûte, chauffés au toaster, en regardant cette histoire de dealer de crystal meth malgré lui, dans mon beau pyjama Tortues Ninja. Et quand mon vieux mari se met à ronfler sur le canapé et menace d’éteindre pour aller se coucher, je le supplie à genoux, telle une bonne petite junkie accro à la méthamphétamine, et je remplis mes yeux de larmes (oui, j’ai aussi ce super pouvoir) en négociant un épisode supplémentaire, rien qu’un, juste pour la route.

Et bref, d’une façon générale, voilà comment, d’un coup d’un seul, la télévision et le cinéma sont redevenus, en un claquement de doigt, les principales préoccupations de mon existence, au point que j’essaye de gruger mes enfants en tentant de les mettre au lit à 18 h, pour pouvoir me caler plus rapidement sous mon plaid en moumoute avec mes toasts et ma télécommande (j’avais pas fait ça depuis la saison 1 de Game of Thrones, ça signifie pas rien quand même). Et si l’un d’eux hurle à l’arnaque en signalant « Hé mais sur l’horloge du four y a écrit 18, pas 20 !« , je lui fais gober que cette nuit, on passe à l’heure d’hiver, et il moufte pas, même si ça commence à leur paraître étrange que le changement d’heure ait désormais lieu quatre fois par semaine.

Et ça ne s’arrête pas là.

L’autre soir, j’ai partiellement découché. J’ai abandonné homme et enfants, autour d’une pauvre assiette de coquillettes et beurre, et je suis rentrée à trois heures du mat’, sans faire de bruit. Et ce soir-là, j’ai franchi le point de non retour qui confirmerait presque le fait que je regarde beaucoup trop la télévision ou du moins, que je voue trop de passion à toutes ces fictions : le marathon Le Hobbit. Huit heures de films non stop, dans une salle de cinéma qui, à la fin du premier volet, sentait déjà la chaussette moite et les restes de nachos. Avec des gens déguisés au premier rang, même que j’ai pas compris pourquoi y avait autant de filles déguisées en paysannes ou en femmes du Rohan, avant de comprendre qu’il s’agissait de costumes d’elfes ratés. A côté de moi, il y avait un type qui est resté là dans son siège, pendant huit heures, sans jamais bouger ni sourciller, ni manger, ni renifler au point que j’ai fini par me demander s’il n’était pas décédé de bonheur devant l’Arkenstone (mais quand il s’est enfin levé pour aller pisser, j’ai compris qu’il était en vie et ça m’a beaucoup rassuré). Tout cela pour dire que les fans de Tolkien n’en finiront jamais de m’épater. Cela dit, à la fin, j’avais même pas d’escarre aux fesses et j’étais beaucoup trop fatiguée pour m’en prendre aux gens qui, à l’entre-acte, se revendiquaient ultra fan de Tolkien, pour finir abasourdis par la chute du film, comme si leur petit cerveau malade venait de découvrir ce qui avait mis fin à la lignée de Durin, non mais j’vous jure, y a vraiment des « fans » qui méritent pas le respect, c’est comme si y avait toute une éducation à refaire.

Mais bon, tôt ou tard, il va falloir que je coupe avec les fictions pour revenir à plein temps dans la vraie vie. Et que je me trouve de nouveaux objectifs, autre chose, en tous cas, que manger des sandwiches au fromage fondu devant Netflix. Par exemple, un truc qui me botterait bien et qui pourrait presque me dissuader de regarder la télévision, ce serait d’apprendre à jouer de la flûte. Mais uniquement pour savoir jouer les musiques de Conan le Barbare et du Seigneur des Anneaux hein (et aussi La Compagnie Créole). Ou bien, mieux : apprendre à monter un élan. Pour faire comme Thranduil. Je vous jure que cet elfe là,  il a quand même de la gueule quand il se pointe à dos d’élan et je me dis que moi aussi, ça forcerait vachement le respect si j’allais acheter mes cordons bleus Père Dodu chez Lidl en élan.

thranduil

Avouez que ce qu’il y a de bien avec moi,  c’est que, même quand je me laisse dévorer par les fictions ou m’égare dans les futilités, je sais, quand il le faut, revenir aux choses les plus essentielles. Alors vite, qu’on me donne l’adresse d’un éleveur d’élan. Et que ça saute.

moose-hobbit

3 thoughts on “Cheddar & Crystal meth

  1. Ya a des fois, je suis obligé de faire une recherche qui plante des arbres au Brésil (https://www.ecosia.org/what) pour savoir de quoi tu causes. Mais, bon, Predator, j’ai vu il y a peu ; et Breaking Bad, heureusement qu’un pote a insisté, je n’avais pas accroché. Chez Netfix, Orange is the new black, la fausse comédie avec plein de meufs, j’ai bien aimé.
    Je ne sais si je t’avais filé ce repaire de pépites en tous genres : http://muaddib-sci-fi.blogspot.fr/

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  2. Moi, je voudrais bien une édition papier pour noël, pour t’emmener partout et rigoler toujours autant .
    Merci pour ses tranches de fous rires, même si au travail mes collègues se demandent ce qu’il m’arrive à pleurer de rire là toute seule sur ma chaise.
    A +

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