Jingle my bells

Plus qu’un seul dodo avant Noël et je n’ai toujours pas réussi à faire disparaître les taches de cire et de vin rouge sur ma nappe blanche des jours de fête. Le sapin du salon a pris cher, et c’est pourtant pas faute d’avoir arrosé son pied tous les jours. A chaque fois qu’un enfant le frôle, le pauvre arbre condamné à mort se déleste de quelques milliers d’épines et quand le chat saute sur une branche, bien décidé à s’en prendre aux sucres d’orge en plastique, c’est carrément l’apocalypse. A ce rythme-là, nous fêterons Noël autour d’un sapin tout sec et sans aiguille, et cela me rend presque aussi triste que cette chanson apprise au CE2 et qui parlait du pauvre sapin à qui l’on a coupé le pied pour le vendre au marché et qui, dans la salle à manger, perd ses aiguilles, pôvreuh saaaa-piiiin.

Tragique comptine de bon ton ma foi, car n’est-il pas dans l’air du temps de faire de Noël l’occasion de dire toute la vérité aux enfants, de veiller à les rencarder sur le fameux complot du Père-Noël ?

En tous cas, c’est ce qu’il se dit sur les internets.

L’année dernière déjà, certains internautes me sont tombés dessus en sous-entendant que j’étais une mère irresponsable et quasi maltraitante après que j’ai révélé que mes enfants croyaient encore au Père Noël. Il y a même quelqu’un qui m’a gentiment demandé si ma fille n’était pas attardée mentale pour croire encore au Père Noël à son âge, quand je vous dis que l’internet est peuplé de gens bienveillants et drôlement intelligents, hein.

C’est que moi, je suis un peu con-con aussi, je pensais que c’était drôlement chouette, ces histoires de Père Noël, et j’allais même jusqu’à verser ma petite larme d’émotion en regardant mes enfants préparer l’en-cas du Père Noël au pied du sapin moche. Un en-cas constitué de biscuits, de lait et surtout de vin, car mes enfants savent recevoir et parce qu’ils ne sont, ma foi, pas que naïfs et attardés : s’ils peuvent encaisser l’existence du Père Noël sans rien remettre en question, on ne leur fera jamais gober que ce vieil obèse se contente de lait demi-écrémé, surtout pas un soir où les grandes personnes elles-mêmes enquillent autant de verres de vin.

Donc voilà, j’étais là à me réjouir de ces histoires de vieux bedonnant venant répandre de l’amour et des cadeaux dans toutes les maisonnées, je poussais le vice jusqu’à rédiger de fausses lettres de réponse sur du  parchemin scellé à la cire, et chaque soir je relisais le Boréal Express à mes enfants presque sages en trouvant ces moments-là drôlement chouettes et tellement précieux.

Et puis internet m’a rappelée à l’ordre. Les internautes qui SAVENT s’en sont mêlés. Et comme tant d’autres mères irresponsables, m’ont pointée du doigt et accusée d’entretenir lâchement un mensonge dégueulasse, de mentir délibérément à mes propres enfants. Trahir la chair de sa chair en leur racontant de jolies histoire, quelle honte, ça fait froid dans le dos rien que d’y penser !

« Et comment t’expliqueras à tes enfants que les petits Syriens auront zéro cadeau à Noël pendant que les tiens recevront le dernier DVD Pixar, HEIN, traîtresse ? ».
« Comment tu veux éduquer tes enfants dans la confiance et l’honnêteté si tu les nourris de MENSONGES ? »

C’est vrai quoi.

Je vous jure que j’étais pas loin de me sentir coupable. Pour qui je me prends, à traiter mes enfants comme des enfants alors qu’on devrait apparemment les traiter dès la naissance comme des adultes miniatures ? Quelle sorte de monstre suis-je donc pour oser faire gober ces histoires de Père Noël à mes enfants au lieu de leur dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ? Et tant qu’à faire, autant leur dire aussi toute la vérité sur le Sida, le viol comme arme de guerre, la corruption des hommes politiques et l’exploitation des ouvriers chinois qui fabriquent les figurines Peppa Pig commandées au Père Noël qui n’existe pas.

C’est vrai que ce serait joyeux, un Noël comme ça. Et puis non, y aurait pas de Noël du tout après tout, parce que ça aussi c’est mal, d’adhérer à une fête commerciale qui te fait acheter des choses sales avec de l’argent sale. L’année prochaine donc, j’envisage de devenir une mère responsable et d’expliquer à mes enfants que cette année, je ne rognerai pas sur le budget du foyer pour leur offrir les trois jouets qu’ils auront choisis. Parce que ces jouets-là sont fabriqués par des pauvres gens exploités au bout du monde dans des plastiques très polluants, et l’indice carbone de ces saloperies de jouets importés, je vous en cause même pas. Au lieu de ça, on ne se fera pas de cadeau, en guise de contestation, et on mangera de la purée Mousseline, parce que merde, on est dans un pays laïque, on va quand même pas être des moutons et fêter la naissance d’un mec alors qu’on va pas à l’église ni au catéchisme, ça n’a pas de sens. On n’ira pas non plus voir les jolies lumières dans les rues parce que vu ce que ça consomme, ces saletés d’ampoules, on va tout de même pas cautionner. Et comme on n’aura pas du tout parlé du Père Noël, du tout, on aura plein de temps libre pour parler de VRAIS sujets. Ca va être marrant, je vous raconte pas. Et pas du tout traumatisant pour les enfants, non. Les enfants, ils seront enfin dans le vrai, traités comme de vrais petits adultes, et tout le monde sera content.

Mais bon, pas cette année.

Cette année, j’ai déjà dû gérer un des mômes qui est passé du côté obscur de la force à savoir du côté de ceux qui savent mais qui ferment leur gueule. Et qui font semblant de pas savoir, entretenant ainsi le secret (que dis-je, le MENSONGE) pour leurs frères cadets qui continuent à écrire des lettres à la craie grasse au Père Noël. Et bon, ça n’a pas été simple, ce moment, quand le môme s’est pointé et m’a dit d’un ton grave : « Maman, il faut qu’on parle ».

« J’ai besoin de savoir », qu’il m’a dit ensuite. « Pour le Père Noël. Je commence à avoir des doutes, il y a des détails qui ne collent pas. » (comme quoi, pour des enfants demeurés et maltraités par une mère irresponsable qui les élève dans le mensonge, ils arrivent encore à penser par eux-mêmes ces petits, c’est encourageant). Et ainsi vint le moment fatidique de mettre le gosse dans la confidence, de le faire entrer dans le gang de ceux qui savent, dans cette société secrète des gardiens du secret.

Je voyais qu’il encaissait qu’à moitié bien. Alors j’en faisais des tonnes, pour faire passer la pilule. « Tu vois, t’as compris tout seul que ça ne pouvait pas être réel… le coup du traîneau qui parcourt la terre entière en une nuit seulement, tu t’es bien douté que ça pouvait pas être réel ! Comme la petite souris, tu t’es bien dit que ça ne pouvait pas exister, une souris qui se balade sous les oreillers des enfants la nuit pour récolter des chicots pourris ! ».

Et là, je l’ai vu devenir blême. « Quoi ? Tu… tu veux dire que la petite souris n’existe pas ? Ne… ne me dis pas que le Saint Nicolas aussi, c’est une invention ? ».

Voilà comment, en l’espace de quelques secondes, j’ai anéanti à tout jamais les rêves de mon fils qui est reparti dans sa chambre en me disant « Je ne sais pas pourquoi mais d’un seul coup, j’ai la tête lourde… ». La tête lourde, putain. Je vous assure que c’est pas tous les jours faciles de briser les rêves de ses enfants, même quand on sent qu’ils sont quasi mûrs et qu’ils ont atteint l’âge de comprendre la supercherie.

Nous sommes donc le 24 décembre. J’ai une nappe pleine de taches, des assiettes dépareillées, un enfant aux rêves brisés, un sapin craignosse et des aisselles pas épilées depuis au moins deux semaines, autant dire que c’est mal barré cette année pour la magie de Noël.

Mais rien ne saurait entacher ma bonne humeur et mon optimisme.

Mon chat a ramené son premier rat sur le lino de la cuisine, j’ai des bougies rouges qui sentent la cannelle et le laurier, une boule Elvis Presley en forme de guitare tout en haut du sapin et un mec qui porte un pull-over « Jingle my Bells », si ça c’est pas du sens de la fête, je ne vois pas ce que c’est. Il faudra donc plus que des considérations douteuses et non sollicitées sur la façon de mentir ou non à ses enfants en plein mois de décembre pour me détourner de la magie de Noël. Après tout, j’ai envoyé des cartes de voeux avec John Travolta sous la neige et d’autres avec des elfes du Père Noël en slip kangourou, et j’ai même mis du vernis à ongles rouge pailleté assorti à mon photophore poinsettia. J’ai reçu plusieurs cadeaux en avance et ils sont tous tellement géniaux que ça me dégoûte un peu pour vous d’avoir des potes plus chouettes que les vôtres  (c’est pas tous les jours qu’on reçoit la BO de Terminator 2 en K7 audio) et j’ai même  chopé une rediff de La course au jouet sur le câbleJe ne vois donc décidément pas comment ce Noël pourrait ne pas être cool.

Alors, vous voulez que j’vous dise ? A nous deux l’esprit de Noël, ça va chier. A présent, je crois bien qu’il est grand temps d’enfiler mon t-shirt d’elfe et mes chaussettes argentées, et puis aussi de mettre mes boucles d’oreilles à LED en forme de sapins, pour assurer les effets spéciaux pendant tout le réveillon. Et bien entendu, de me raser les aisselles.

 

arnold christmas spirit

One thought on “Jingle my bells

  1. Faire croire à tes enfants qu’un gros barbu leur emmène des cadeaux!?!?!?!? … presque aussi honteux que cette mère indigne qui a fait croire à son nain de deux ans que le nutella c’était de la confiture à la moutarde marron… Heureusement depuis qu’on m’a ouvert les yeux sur ma barbarie, j’ai enfin compris qu’en tant que mini adultes, mes nains pouvaient trinquer au champ’ et fumer des clopes (et des pétards biensûr) avec nous jusqu’à 4h du mat’, heure à laquelle nous montons tous au lit à 4 pattes dans les escaliers, en déposant qq gerbes au passage en l’honneur de ce batard de barbu Coca Cola…..
    Internet , quelle bulle de bonheur, joie et bienveillance…
    Continue à vivre ta vie , …. no matter what they say…

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