Peanuts

L’autre matin, je me suis levée tardivement, dans mon pyjama en tartan de vieux Monsieur frileux. J’ai mis mon gilet en moumoute synthétique, celui avec une tête de bonhomme de neige cousue sur la capuche, et enfilé les charentaises taille 46 de mon vieux mari. Je suis comme ça, j’aime avoir l’air finaude au petit déjeuner, on ne se refait pas. Et tandis que la bouilloire sifflante commençait à la ramener, j’ai vu mon vieux mari rentrer avec une mine un peu déconfite et une baguette trop cuite sous le bras, en m’expliquant qu’il avait croisé le voisin devant la porte et que celui-ci venait de lui narrer toute l’histoire de son couple après lui avoir annoncé son divorce imminent. Ca m’a filé un coup, ça me fait toujours ça quand j’apprends qu’un couple se sépare alors que holy shit, vu de l’extérieur, ils avaient l’air plutôt heureux et complices, peut-être pas du genre à s’éclater mutuellement les points noirs devant la télé le samedi soir mais pas loin. Je me suis dit « Ben merde alors« , en terminant ma tartine bi-goût, celle avec de la marmelade de framboises allégée sur la première moitié et avec du lemon curd sur la seconde. Et puis j’ai ajouté : « Tu veux que je te dise, j’ai l’impression que ça va être une drôle de journée, comme si on allait apprendre une mauvaise nouvelle toutes les heures« , et mon vieux mari n’a pas relevé parce qu’il a l’habitude que je parle toujours trop et que je dise beaucoup de choses étranges. Ou sottes.

Une heure plus tard, j’avais laissé ma mauvaise haleine à la salle de bains et enfilé mes chaussures de jogging roses fluo, prête à aller dépenser les calories de ma tartine bi-goût sur les chemins verglassés, quand mon père s’est amené, traînant derrière lui cette odeur de cambouis, de tabac froid et de forêt, pour me raconter qu’il venait de croiser l’ambulance du SAMU à quelques maisons de là : « Une maman s’est fait renverser par une bagnole en emmenant ses mômes à l’école. Elle marchait sur le trottoir avec son chiard et sa poussette quand un connard a surgi de la ruelle et lui a foncé dessus. Faut dire que ce gros con avait pas pris la peine de gratter le givre sur son pare-brise et que du coup, il roulait à l’aveugle, avec une couche de glace qui l’empêchait de voir quoi que ce soit, et son putain de cerveau de débile dégénéré s’est pas demandé si il risquait pas de finir avec quelqu’un sur le capot, j’te jure qu’y a des claques dans la gueule qui se perdent » (oui, mon père dit beaucoup de gros mots, ceci expliquant cela). J’ai enfilé mon bonnet à pompom jusqu’aux sourcils pour pas avoir froid et avoir l’air classe, et puis j’ai dit : « Vous voyez, qu’est-ce que j’ai dit tout-là-l’heure ? Ca sent la journée très bizarre. La drôle de journée où t’as une sale nouvelle qui tombe toutes les heures, j’vous le dis ».

Et quand je suis rentrée une heure plus tard, toute fière d’avoir transpiré mon lemon curd,j’ai trouvé mon vieux mari scotché au poste de télévision et j’étais prête à gueuler un truc con, juste pour le plaisir de faire ma mégère autoritaire,  du genre « Me dis pas que t’es déjà devant les rediff d’Alien Files alors que t’avais promis de vider le lave-vaisselle ?« , quand j’ai reconnu sa tête des mauvais jours. « Y a eu un attentat à la rédaction de Charlie Hebdo« , qu’il a dit. J’ai dit « non ?« , il a dit « si », et puis on est resté prostrés devant BFM sans rien faire d’autre de la journée, à part aller chercher les enfants à l’école et leur faire chauffer des nuggets de poulet nourri aux OGM. Et ça a duré deux jours. Deux jours à pas comprendre ce qui était en train de se passer et à pas vouloir croire que c’était réel. Les enfants étaient drôlement contents de pouvoir manger des saloperies en toute impunité et de pouvoir étaler leurs doigts gras sur les coussins du salon, faut dire qu’on avait l’esprit un tantinet embué et le cerveau ramolli par ce trop-plein d’information en continu, ils auraient pu chier sur le tapis, les mômes, qu’on aurait pas eu le courage de les engueuler.

Et puis le troisième jour, j’ai dit « stop » et on a éteint la TV en se disant qu’on ne  la rallumerait que pour regarder un film de série Z sur NRJ12 à la rigueur, mais plus aucune chaîne info, surtout pas. Et ce troisième jour, c’est les gens qui ont commencé à m’énerver. Et d’une façon générale, beaucoup d’autres choses m’ont mises en rogne, dans les jours qui ont suivi. Et tandis que la France entière se félicitait de ce grand élan républicain qui était en train de se mettre en place, de cette vague de solidarité qui gagnait le monde entier comme une pandémie, et que le logo « Je suis Charlie » remplaçait les photos de profil sur les réseaux sociaux au point qu’on ne savait plus très bien qui était qui, j’arrivais à me réjouir de rien et j’avais la nausée à force de me sentir bercée par l’hypocrisie. Ceux qui soudainement veulent s’abonner à Charlie Hebdo, parce qu’il faut les soutenir t’as vu, alors qu’ils l’ont pas lu une fois, pas une putain de fois jusque là, et puis tout le reste. Alors oui, c’est beau. Mais il était où, le grand élan de solidarité, depuis toutes ces années ? Il était où, le grand rassemblement citoyen, quand Charlie a commencé à en chier y a des années de ça ? Nulle part. Tout le monde s’en foutait.

Après ça, y a eu tout le reste. Les gens qui surfent sur l’événement pour se faire mousser, les statuts Facebook où on joue à qui aura la plus grosse, à qui lisait Charlie avant l’autre, à qui était abonné le preum’s, à qui avait rencontré l’une des victimes lors d’un salon BD, et tout le reste. On joue à qui est plus Charlie que Charlie et très vite, j’ai trouvé ça très agaçant et très triste à la fois. Comme si on allait tous se servir sur des cadavres encore tièdes pour crâner ou se payer une légitimité, légitimité mon cul, j’ai envie de dire.

Du coup, j’ai même plus envie d’avoir d’avis sur tout ça.  J’ai pas envie de faire d’hommage à la con, même si j’en ai lu des bien hein, des hommages, et plein. Je dis pas que j’ai pas trouvé ça super, tous ces gens qui écrivent ou dessinent en hommage à Charlie, j’ai même passé des journées entières à lire et relire tout ça en boucle avec le coeur un peu serré et les tripes en vrac. Moi j’ai rien envie d’écrire du tout, et ça veut pas dire que ça m’a pas fait un mal de chien cette histoire. Et je me dis que le seul truc qui pourrait me réconforter un peu là, ce serait que le salaud qui a piqué les deux BD de Maurice et Patapon dans mes toilettes en 2003 me les restitue fissa. Mais j’ai peu d’espoir.

Alors pour retrouver un peu la patate, j’ai décidé de faire des trucs un peu cons, comme aller dans un salon de coiffure pour la première fois depuis quatre ans et demander la même couleur de cheveux que Kate Middleton. J’ai brandi une photo arrachée dans le Gala d’une salle d’attente, passé trois heures dans un fauteuil pivotant et découvert le bac à shampoing équipé de sièges de massage, et puis je suis ressortie de là avec un tie & dye de pétasse et j’en ai rien à foutre si au final, j’ai pas du tout l’air d’une princesse. Et désormais, je passe mon temps libre à manger des snickers et du beurre de cacahuète à la petite cuillère en écoutant de la pop sur la radio allemande. Et je compte, sur mon calendrier Goonies, le nombre de dodos qui me séparent de mon prochain week-end à Disneyland. Et surtout, j’essaye de pas trop croire aux prédictions de Maurice, qui lit l’avenir dans le papier cul, et qui nous annonce une année de merde.

3 thoughts on “Peanuts

  1. Hollly shit ,…. comme tu dis …
    Je suis une connasse d’hypocrite qui s’est abonnée à Charlie alors que je ne l’ai jamais lu avant (c’est pas ma came…) …. Mais je sais pas, fallait que je fasse qqch…
    J’assume…
    Et maintenant , … ben wait and see, … qui sait, ça va peut être être l’avènement de l’ère des bisounours…^^
    j’ai un peu ce sentiment que il y a pas grand chose à penser, pas plus à dire , à faire encore moins, … si ce n’est cajoler nos enfants et faire tout ce qu’on peut pour faire d’eux les acteurs de la future génération qui vivra enfin dans la paix et la tolérance,…
    Et meilleurs voeux pour 2015^^

  2. Je lisais Charlie, t’étais pas née ; c’est un peu de mes 20 ans qu’on a assassiné, et ça m’a fait quelque chose.
    Ceci dit, ça fait bien longtemps que je ne me suis pas sali les yeux sur ce torchon ordurier n’ayant pas dépassé le stade anal et le touche pipi, dont les caricatures de musulmans ressemblent fort, très fort, aux caricatures antisémites des années 30. . On aurait flingué au siège du FN, quel aurait été le délire ? Bien différent, sans doute.
    Liberté d’expression ? Ils se sont levés, à Charlie, pour défendre ceux du camp d’en face qu’on a accusé ? Bernique !
    Alors, je ne suis pas Charlie, et je ne suis pas ce peuple qui manifeste parce que la télé dit que c’est là qu’il faut pleurer, comme dans certaines comédies américaines on te dit de rire, ce peuple hypocrite qui se donne bonne conscience.
    En plus, question peuple dans la rue, en 98 j’ai eu ma dose.

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