Et les tripes qui fermentent

Ca faisait une paye que je n’avais pas posé ma crotte sur internet pour montrer que j’étais toujours en vie.

Je ne sais pas si c’est parce que j’ai trop ou pas assez de trucs à raconter. C’est un peu le paradoxe de la vie de mère au foyer : des journées remplies d’un milliard de choses mais une fois le tri fait, que reste-t-il de vraiment racontable ou du moins, de vraiment intéressant ? Pas grand chose. En même temps, c’est pas comme si j’étais réputée pour raconter des choses sensées ou intéressantes hein, vous savez bien que ma spécialité à moi, c’est de partir d’une assiette de jambon-purée et d’en faire une anecdote. C’est un peu mon talent pour la catharsis, de raconter une chouette histoire à partir d’une merde de chien, et ne me demandez pas par quel processus le jambon-purée s’est muté en merde de chien en l’espace de quelques secondes, cela aussi fait partie de mes nombreux talents.

Cela fait donc des semaines que je mène ma petite vie pépère, avec ses hauts et ses bas, mais les hauts étant par chance plus nombreux que les bas, j’ai plutôt tendance à trouver cela rassurant et encourageant dans l’ensemble.

Je suis toujours torturée par le dilemme « travailler quitte à laisser deux tiers de mon salaire en nounou et cantine (et le troisième tiers en carburant, sinon c’est pas drôle) OU rester mon cul au chaud à la maison à faire des sablés en forme de dinosaures, et tant pis pour la vie sociale et la carte bancaire rejetée neuf fois sur dix ». Mais j’avoue que sur ce point, je change d’avis comme je change de slips ce qui signifie très souvent, en comptant les journées sans culotte.

Parfois je donnerais cher pour être embauchée et payée à faire n’importe quoi, à part peut-être prostituée ou assistante d’un proctologue. Et encore, si c’est pute de saloon, je veux bien y réfléchir à deux fois.

Il y a des jours par exemple où, décollant un chewing-gum dans les cheveux de ma fillette ou des crottes de nez séchées sous la table de la cuisine, je me surprends à rêver d’un job, même pas passionnant, genre faire des photocopies  ou remplir des tableaux Excel. Et puis il y a ces autres jours où je regarde mes abeilles butiner, mes poules picorer,  mes coqs de combat s’entre-tuer et mes enfants s’amuser (ou l’inverse) et où je me dis que j’ai drôlement de chance d’avoir autant de temps pour tout cela, même si entre le butinage, le picorage et les volailles ensaglantées, je dois me farcir le récurage de chiottes, les dix-sept lessives en retard, la gestion de conflits enfantins à plein temps (« Enlève ce Lego de ta narine droite sinon il va finir par se planter dans ton cerveau et on devra te faire interner chez les gogoles ») et la honte de ne posséder, à 34 berges, qu’une carte Visa Electron approvisionnée au compte gouttes au bon valoir du chef de famille.

Et parfois je me dis que j’ai vraiment des dilemmes de bourgeoise, que le simple fait de pouvoir me payer le luxe de me poser la question de retravailler ou non fait de moi une petite privilégiée, et je me collerais des baffes en rafale.

Ou alors j’ai peut-être une grave propension à l’auto-sabotage et j’arrive pas me sortir les doigts une bonne fois pour toutes.

Dans un grand élan de bouge-toi-le-gras-ma-grosse, j’ai démarché quelques éditeurs avec mes petites chroniques et avec deux romans ado et enfants que j’ai en cours. J’ai eu quelques refus mais aussi plein de réponses à la fois sympa et désespérantes du genre : « C’est génial ce que vous faites mais on publie pas ça chez nous » voire « C’est vraiment bien mais c’est pas de chatte, on vient de signer un autre auteur pour le même sujet« . J’ai aussi essayé de reprendre les piges mais de ce côté là, c’est le néant total, même la fille du Pôle Emploi a refusé de prendre en compte mes emplois successifs de rédactrice sous prétexte que « Dans ce domaine, c’est mort d’avance, y a tellement rien que je prends pas la peine de regarder. Mais gardez la pêche !« .

Alors je garde la pêche, malgré le néant. J’ai ré-écrit mon CV WTF en enlevant les expériences professionnelles gênantes. J’ai évité de parler de ma brève expérience de Brigitte Lahaie de l’internet, payée pour tester et chroniquer des quéquettes vibrantes, par exemple. J’ai pas non plus parlé des chroniques de vidéos de filles à gros nichons ni d’aucun autre truc sale, non, j’ai gardé que les trucs bien sous tout rapport, l’enseignement, le milieu hospitalier, le commerce, et quand la conseillère Pôle Emploi m’a fait comprendre, après avoir scrupuleusement examiné mon parcours, que je pourrais toujours postuler pour être vendeuse à mi-temps chez Jennifer, je me suis dit que j’avais vraiment, VRAIMENT bien fait de faire des études ou de monter mon propre magasin.

J’ai aussi des copines sympa qui ont pitié de moi au point de me proposer de transmettre mon CV à leur boîte, genre « Tu feras des photocopies dans l’open-space toute la journée au milieu de gens qui parlent que Luxembourgeois » et je sais pas si je dois y aller une bonne fois pour toutes et gagner ainsi mon indépendance financière et mon renoncement au titre de bonniche officielle du foyer, ou si je dois continuer à regarder pousser mes dahlias de collection entre deux lessives, et surtout, sourire et acquiescer à chaque fois que j’entends : « Voir grandir ses enfants à chaque instant, ça n’a pas de prix« . Sauf qu’un enfant ça pousse pas aussi vite que du bambou et que même en rentrant le soir à vingt heures, y a peu de chances qu’il ait pris 12 centimètres et que j’aie raté ça. Mais passons. Car dans un sens c’est vrai, ça n’a pas de prix.

Tout cela pour dire que de toute évidence, le problème vient de moi. Je suis l’âne de Buridan. Je suis plantée entre deux prés équivalents, ayant chacun leur lot de verdure et leur lot de merde, du coup je reste figée là, entre les deux, à pas bouger d’un poil. Et du coup, y a rien qui avance, ni d’un côté ni de l’autre.

Soyons honnête, si je ne parviens pas à m’épanouir dans mon rôle de femme au foyer, c’est pour la simple et bonne raison que je ne l’assume pas et que je ne sais pas si j’arriverais un jour à l’assumer. J’assumerai jamais le fait d’être totalement dépendante, financièrement et matériellement. De ne même pas avoir les moyens de prendre mon sac à main et de claquer la porte après une dispute conjugale parce que la vérité, c’est qu’y a neuf chances sur dix pour que ma carte Sensea Electron soit refusée au Formule 1 du coin, si jamais je décide de faire une fugue avant réconciliation. J’assumerai jamais de devoir présenter chaque dépense à mon mec sous la forme d’un exposé comme si j’étais chef de projet faisant une demande de subvention : « Cher investisseur, je vous laisse considérer les avantages de l’ergonomie de ce jean coupe bootcut légèrement délavé et des escarpins coloris mint qui l’accompagnent, un coloris très prometteur soit dit en passant, au prix exorbitant certes, mais répondant aux normes du commerce équitable avec ses semelles en véritable bois nordique 100% écologique. Valider cet achat et le subventionner, c’est aussi agir pour vous, pour l’environnement, pour l’avenir de vos enfants. Et vive la France« .

Et surtout, SURTOUT, je n’encaisserai jamais l’idée que ma mission la plus importante de la journée soit de ne pas oublier les bonnets de bain dans les sacs de piscine.

Pour le reste, je ne m’en prends qu’à moi. Si je suis devenue bonniche officielle du foyer, c’est que j’ai laissé ce truc s’instaurer. Si j’avais pas assisté ces petits sagouins pendant toutes ces années,sans doute qu’on n’en serait pas là, et sans doute que j’en serais pas à pondre des argumentaires détaillés pour justifier le fait que j’exige désormais de mon mec qu’il repasse  son linge lui-même ou de mes gosses qu’ils rangent leur propre chambre ou essuient leurs traces de pneus dans les latrines.

Si y a jamais rien qui a marché pour moi, professionnellement je veux dire, c’est pareil : je ne m’en prends qu’à moi. J’ai jamais été foutue de saisir une occasion au bon moment, jamais bordel. Quand on m’a proposé d’écrire des petits guides pour une maison d’édition quelconque, j’ai dit nan-c’est-bon-t’sais, j’écris pour le plaisir et pour la postérité. Quand on a voulu m’envoyer en week-end sponsorisé j’ai dit « Nan merci, j’ai une éthique« . Plaisir et éthique mon cul, aujourd’hui,  je vois des tas de gens travailler de chez eux ou se faire payer le Club Med en famille à l’oeil parce qu’ils ont le mérite d’avoir été plus réactifs que moi et de pas avoir craché dans la soupe, d’avoir attrapé au vol la perche qui était tendue sans se poser aucune question. Et moi je suis la snob pleine de principes qui se paye le luxe d’y réfléchir à deux fois, de refuser, de dénigrer, parce que ce n’est jamais ni le bon moment ni la bonne façon de procéder, parce que ça ne se fait pas,  parce que faut être droit dans ses bottes t’sais, sauf qu’au bout du compte, t’es droite dans tes bottes toute seule et t’as que dalle, t’as juste pas su saisir les occasions, pas su accueillir les bonnes personnes, pas su utiliser les bons contacts, parce que tout ce qu’on me donne ou qui se présente à moi, j’y jette juste un coup d’oeil et je le laisse là sans rien foutre. Et quand je vois la réussite des autres, de ces autres qui ont su saisir les occasions, , je me collerais des baffes à la douzaine, pas par aigreur ou convoitise, loin de là, juste parce que ça me renvoie à la façon dont eux ont su réagir, là où je me suis contentée de laisser passer le truc et de le regarder filer. Et d’une façon plus générale, ça me renvoie de façon flagrante à ma sur-capacité à ne rien faire des occasions qui s’offrent à moi.

C’est comme si c’était mon truc à moi, de tout gâcher et de tout saboter, un peu comme ces monstres en carton de films de série B qui peuvent pas s’empêcher de tout anéantir parce que c’est ce que leur dicte leur cerveau primitif. Et je ne sais pas par quel étrange karma je suis passée pour en être là, à tout avoir et à ne pas être capable d’en faire quoi que ce soit ou alors à en faire si peu, avec toujours des excuses à se taper le cul par terre. Je suis incapable de saisir une occasion, quelle qu’elle soit. C’est mon point faible, mon super-handicap, ma kryptonite. Sitôt qu’une opportunité s’offre à moi, il faut que je la fuie ou que je la dénigre de façon quasi-réflexe.

Et c’est valable pour tout.

Pour les jobs qu’on me propose et que je décline sous prétexte que c’est pas le moment, et bien fait pour moi si trois mois après j’apprends que le job a été attribuée à une autre candidate qui a été titularisée depuis et gagne 3000 balles à rien foutre. Pour les idées dont je fais rien à part en parler à tout va, tant et si bien qu’un beau matin, une plus maligne que moi a qui j’en ai tant et si bien parlé en détails, contacte les bonnes personnes et vend le projet, et là aussi, bien fait pour ma gueule, j’ai qu’à la ramener un peu moins et agir un peu plus (et ne faire confiance à personne, Mulder m’avait pourtant bien prévenue).

Soit c’est pas le moment. Soit c’est pas éthique. Soit j’ai pas confiance. Soit j’ai peur de me faire arnaquer. Bref, je trouverais toujours, toujours une bonne excuse pour tout saboter et jamais choper les opportunités qui se présentent.

Et admettre que le problème vient bien de moi-même, et pas d’un sale coup de la providence, que si j’en suis là, à stagner comme une bourrique depuis tout ce temps, c’est parce que je sais pas y faire, que je m’y prends pas comme il faut, que je mets des états d’âme partout, y compris et surtout là où il faut pas, que je me permets de claquer la porte d’employeurs sous prétexte que je les trouve pas 100% corrects ou déontologiques sur certains points, que je me laisse prendre pour une quiche en étant tous le temps dans le bénévolat, que j’ai tellement l’air d’en avoir jamais rien à foutre de rien que certaines personnes en profitent pour piquer mon boulot et le vendre dans le déni le plus total et bref, admettre mon incompétence et mon recours systématique à l’auto-sabotage à un tel niveau, ça m’a filé un drôle de coup au moral.

J’ai failli pleurer de rage. Mais au lieu de ça, j’ai buté mes asperges et planté un gardenia, et j’ai bien fait. Et j’ai mis des cabanes à oiseaux un peu partout dans le jardin, j’en ai même mis une jolie en bois peint en rose, tout en haut du gros tilleul. J’étais vraiment bien partie pour ruminer sur mon incompétence et mon inadaptabilité, sur ma capacité folle à ne jamais saisir une chance ni une occasion, et puis au lieu de ça, je me suis assise dans mon jardin et j’ai attendu de voir se pointer les premières mésanges dans mes refuges pastels. Sauf que la première mésange que j’ai croisée venait d’être décapitée par ma chatte Monique. Et je me suis dit que même ça, j’étais pas capable de le faire bien comme il faut. Au lieu de sauver les oiseaux, voilà que je faisais de mon jardin un lieu de chasse privilégié pour ma chatte qui désormais, boude les rats des champs au profit des hirondelles et des mésanges qu’elle décapite avec passion, je savais que j’aurais dû l’appeler Ted Bundy plutôt que Monique.

Mais bon, passons.

Car en parlant de Monique, comme à chaque fois que j’ai le moral bas, y a l’autre Monique qui s’est pointée. Ah oui, je précise qu’en fait, dans mon entourage, tout le monde s’appelle Monique, les chats, les copines, les vieilles secrétaires en pré-retraite, TOUT LE MONDE (les hommes aussi, oui) comme ça c’est beaucoup plus simple.

Ma copine Monique, donc, m’a dit : « Hou toi t’as besoin d’un petit remontant, allons vite en Allemagne acheter des strings à 1.50€ et manger des hamburgers au brie ». Moi, quand on me dit string et brie dans la même phrase,ça marche à chaque fois,  je ne réponds plus de rien, aussi l’ai-je laissée m’embraquer dans une de ces virées dont elle seule à le secret.

A ce stade vous vous dites sûrement que je suis décidément une petite écervelée qui, en plus d’être incapable de prendre sa vie en main, ne trouve de réconfort qu’en dépensant de l’argent dans des magasins bons marchés et en mangeant trop gras et trop salé. Et vous avez raison. Cela étant, je sais à quel point vous êtes friands de ces récits absurdes mais vrais, bande de petits pervers, aussi vous éviterez bien soigneusement de trop la ramener si vous voulez que la sitcom « Monique et Evelyne claquent leur blé chez les teutons » perdure sur ce blog (d’autant qu’on a prévu de faire ça jusqu’à nos 92 ans minimum, ça promet de nombreux nouveaux épisodes).

Le programme de cette journée a donc été fidèle à notre rituel habituel :

– un débriefing sur le concept de blogueuse vintage, dans le van bruyant roulant à toute allure, c’est-à-dire à 65 km/h. Que l’on m’explique une bonne fois pour toute, s’il vous plaît, l’intérêt de préciser qu’un smoothie est réalisé dans un mixer vintage ? Aurait-il un goût différent s’il n’était pas mixé dans un mixer Seb orange de 1978 ? Et surtout, m’appelant moi-même Evelyne, prénom habituellement réservé aux esthéticiennes de plus de 55 ans et aux secrétaires retraitées, puis-je être considérée comme une blogueuse vintage et obliger à mon tour mes enfants à ne jouer qu’avec des jouets Fisher Price chinés chez Emaüs ? J’espère bien que non.

– une virée chez Primark pour acheter des choses essentielles fabriquées par des enfants pakistanais sous-alimentés (comme une coque d’I-Phone en forme d’ananas ou un faux tournesol à mettre dans les cheveux)

– un hamburger au brie et à la confiture d’airelles préparé par des hipsters insupportables.

Et en effet, cela m’a rudement réconciliée avec la vie. Et je comprends toujours pas que Monique et moi on ne soit toujours pas sponsorisées par Primark quand je vois la pub de malade qu’on leur fait.

Comme à chaque fois, on est arrivé dans la jungle, avec tous ces Français malpolis qui font tomber les fringues des cintres et marchent dessus en faisant mine de pas le faire exprès. On a synchronisé nos montres et on s’est dit : « Go go go, c’est parti, si on se perd, on se retrouve au rayon des shorts Mickey dans une heure« . Et on n’a pas manqué de se fixer une règle pour l’heure à venir : on n’achète que des trucs utiles et strictement indispensables.

Et faut dire qu’on s’en est plutôt bien sorties. On n’a acheté que des trucs entre 1 et 8 € et à la fin on en avait quand même pour 100 balles, ne me demandez pas comment on a fait, je soupçonne les caissières d’utiliser une équation inaccessible au cerveau humain pour calculer les totaux. Parmi les choses utiles et indispensables qu’on a dégotées, il y avait tout de même un t-shirt Britney Spears, un sac à main en forme de fraises, des pâquerettes à mettre dans les cheveux ou encore des slips brésiliens à fleurs hawaïennes. Monique a même poussé le vice jusqu’à acheter une eau de toilette à cinq euros, de celles qu’on trouve dans les casiers de la file d’attente, le genre de trucs tellement pas vendables que l’enseigne compte sur la faiblesse et l’impatience des clients attendant aux caisses pour se laisser tenter. Monique a dit que ça sentait le sucre et le gras et que du coup, c’était parfait pour cet été.

primark

des achats utiles et indispensables

A ce stade, on s’est dit qu’on avait quand même bien rempli notre mission et on est parties manger notre hamburger au brie et à la confiture. Comme on avait claqué tout le blé en choses utiles, on a fait nos romanos en vidant nos porte-monnaies sur le comptoir, comme des lycéennes fauchées mettant leur ferraille en commun pour pouvoir se payer deux burgers et un soda avec deux pailles. Et après avoir mangé notre burger à deux mains et éructé notre soda à l’orange par trois fois, on s’est dit que cette journée était drôlement bien aboutie et qu’il était temps de rentrer essayer nos slips à deux euros de l’autre côté de la frontière.

Alors on a marché en direction du van que Monique avait garé à un endroit très stratégique : « pas cher et juste en face des grands magasins« . Sauf que quand on est arrivées là où on avait laissé le van, ben y avait plus de van.

Et nous on était là, comme deux connasses, affublées de 18 sacs Primark et d’une enfant (parce que oui, on avait eu la bonne idée de prendre une enfant avec, histoire de corser un peu l’aventure), et on n’avait plus de van pour rentrer. On a d’abord cru qu’on se l’était fait chourer puis que la fourrière l’avait gaulée à cause des 12 minutes de retard qu’on avait par rapport au ticket de l’horodateur. Puis, pire, on a eu peur d’avoir été prises pour des ravisseuses d’enfants, à cause de nos mines pas rassurantes et de notre look à coucher dehors, et puis à cause de cette enfant pré-ado qui fait tout le temps la gueule au point qu’on pourrait la croire séquestrée (alors qu’elle fait juste ça pour se donner un genre rebelle assorti à sa casquette glitter Chicago à 1 €) (Primark, sponsorise-nous).

Finalement, on a compris que comme deux petites gourdasses, on s’était garées sur une place réservée aux handicapées. Et pour notre défense, faut dire que c’était pas hyper clair ni très bien indiqué. Clairement, nous, si y a pas une grosse peinture au sol, avec un bonhomme en fauteuil roulant sur un fond bleu, pas de quartier, on se gare. Donc bon, le coup de petit panneau qui explique en Allemand que les dernières places sans marquage au sol sont réservées aux titulaires de la carte handicapé, on l’a légèrement raté. Faut dire qu’y avait le bâtiment Primark qui s’élevait dans toute sa majestuosité de l’autre côté de la rue, ça a détourné notre attention. Alors du coup, on a commencé par engueuler et maltraiter la gosse en lui disant que bordel, elle aurait pu ouvrir les yeux au lieu de faire la gueule tout le temps, et on lui a dit qu’on allait raquer la fourrière avec les sous de sa tirelire pour lui apprendre les bonnes manières. Puis on s’est demandé quel genre de handicap on pouvait simuler pour justifier notre stationnement (si on avait eu un skate-board et qu’on avait été plus assidûes à nos cours de yoga, on aurait pu tenter de faire le cul de jatte, par exemple).  Mais comme cela ne nous ramenait pas le van pour autant, on a décidé de trouver un gentil policier pour nous indiquer la procédure.

Ce qui ne fut pas si simple.

Parce que bon.

C’est pas comme si on était paumées dans une ville allemande, sans piger ni parler un foutu mot d’Allemand.

C’est pas non plus comme si le titulaire du véhicule n’était pas du tout présent et sans aucun lien de parenté officiel avec la conductrice.

Ni comme si Monique avait laissé les papiers dans la boîte à gants.

Ou oublié le numéro de la plaque d’immatriculation.

 

Alors on a marché. Beaucoup. A un moment on est même passé devant une solderie « Tout à 1 € » et Monique flippait tellement de ne pas retrouver son van qu’elle s’est même pas laissée distraire par les lunettes de soleil fluo à 2 € les trois paires.

Au bout d’un moment, on a vu des agents de police dans la rue. Monique a essayé de les interpeller mais elle s’est fait rembarrée et on était bien contentes de pas comprendre l’allemand, ça nous aurait briser le coeur d’entendre un flic allemand nous dire « Cassez-vous les pouffes, j’ai un vrai boulot moi ».

Faut dire qu’on était au coeur d’une scène de crime. Je vous jure.

Y a des trucs comme ça, ça peut arriver qu’à Monique. Ou qu’à moi. Donc les deux réunies dans le même périmètre, je vous en cause même pas. Et donc, on était là, plantées sur le trottoir avec nos sacs en papier kraft peins à craquer, et on n’avait même pas remarqué que le quartier avait été bouclé par la police. Et que tous les agents qu’on croisait étaient en pleine tentative d’interpellation, comme à la télé. Y avait deux flics qui couraient comme des fous pendant qu’un troisième venait de surgir de derrière un mur, y avait des gyrophares sur les voitures et tout le voisinage à sa fenêtre et au milieu de tout ça, y avait Monique et moi et nos mines égarées derrière nos lunettes de soleil au rabais, et nos maladroits « bitte schön polizei« .

Sans oublier bien sûr l’enfant séquestrée.

Et bref, au bout d’un moment, on a quand même fini par trouver un poste de police. Où, ne parlant pas un mot d’allemand, Monique a dû user d’une langue des signes approximative et de très nombreuses onomatopées pour expliquer  qu’elle souhaitait se faire restituer un véhicule pas à son nom, immatriculé à l’étranger et dont elle ne connaissait pas l’immatriculation ni ne possédait les papiers.

Le flic, il a ri en allemand. Alors Monique a fait sa mine triste et désemparée et ses yeux de Valérie Lemercier et le flic a fini par lui indiquer l’adresse de la fourrière tellement il a eu pitié de nous.

Avec l’enfant séquestrée, on a donc fait une visite de la ville. D’abord à pied puis en taxi. Ca nous a mené jusqu’en périphérie où nous avons eu la joie de visiter la fourrière.

Le mec de la fourrière avait une tête à s’appeler Fritz ou Edmund, alors on l’a appelé Edmund. Il a bien rigolé en nous voyant arriver avec nos dégaines de touristes. On a dit à l’enfant : « Enlève ta casquette Chicago à paillettes, tu nous décrédibilises putain ! ». Alors que moi par exemple, j’étais vachement crédible avec mon sac à main en forme de fraise et mon reste de brie entre les dents.

Monique a dû raquer 220 balles pour récupérer son van, soit 110 culottes hawaïennes ou 110 slips Bob L’éponge chez Primark, ça lui a fait un mal de chien d’imaginer le nombre de strings et de chouchous à fleurs qu’elle aurait pu se payer pour ce prix là. Mais bon, elle a pas eu le choix, elle a donné ses biftons à Edmund qui lui, est probablement allé s’acheter 110 slips  pour fêter ça.

A la fin, il a ri très fort, et il a dit plusieurs fois « Französische » en levant les bras au ciel et en se tordant de rire et nous, même sans avoir fait d’Allemand au collège, on a bien compris qu’il se foutait bien de notre trogne et qu’il disait un truc du genre : « Les Français c’est vraiment le pactole, y en a toujours un qui se fait baiser la gueule avec les stationnements interdits, hahaha !« . Et quand on est parties, on a vu qu’il nous faisait coucou dans le rétroviseur, un peu comme si il comptait nous revoir un de ces jours, et nous on a pris ça comme on insulte à notre intelligence.

Et pour oublier ça, on s’est arrêté quelque part dans le no man’s land de la périphérie industrielle pour prendre une photo souvenir de cette aventure.

 

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Britney & Monique & Berenyss

Sur le chemin du retour, pour se mettre du baume au coeur et oublier les 110 slips inflammables perdus dans cette affaire, on s’est remémoré les meilleurs moments de notre jeunesse, comme ce clip des Musclés où ils chantent qu’ils aiment « les filles, les grosses, les moches et les jolies », alors qu’ils sont sur une plage à tripoter que des bonnasses (genre pour les grosses et les moches, vous repasserez hein). Et toujours en hommage aux Musclés on a chanté quelques extraits de la fête au village en trouvant tout de même sidérant que des chanteurs pour enfants fassent en toute impunité des jeux de mots sur « tirer un coup ». Parce que sérieusement, les mecs sont quand même en train de raconter qu’ils vont tirer un coup et nous, du haut de nos huit ans, on reprenait tous ça en choeur en première partie du concert de Dorothée et tout le monde applaudissait sans que personne ne trouve cela sordide ou bizarre, avouez que c’était le bon temps, un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.

Après ça, on a eu envie de parler des tubes de l’année 1988 et à l’arrière, l’enfant séquestrée n’en pouvait tellement plus qu’elle s’est endormie de désespoir au beau milieu d’un medley des Musclés.

En 1988, je portais des fringues moches sélectionnées par ma mère et sur lesquelles je n’avais pas mon mot à dire, alors que mon rêve à moi, c’était de ne porter plus que des marinières et des jeans taille haute jusqu’à la fin des temps, pour faire comme Charlotte Gainsbourg dans l’Effrontée. J’avais décrété que ce serait mon film préféré jusqu’à la fin des temps. Je voulais avoir ce look pour toujours et surtout, danser tous les étés pieds nus dans le jardin sur Ricchi e Poveri (et je m’y tiens).

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Mais surtout, en 1988,  du haut de mes sept ans, dans ma marinière Charlotte-like, j’écoutais les Soldat Louis et je chantais leur tube à tue-tête même si j’ai jamais osé demander à ma mère de m’acheter leur 45 tours  (tout ça à cause de la blonde topless sur la pochette du disque, j’avais peur  d’être prise par mes parents pour une obsédée sexuelle alors que moi, je voulais juste gueuler des chansons de marins lubriques en toute innocence dans mon micro à piles). J’ai jamais eu Du Rhum des Femmes dans mon mange-disques donc, et pas de fille à gros seins dans ma collection de pochettes de 45 tours, mais j’ai quand même fini par apprendre la chanson par coeur et avec le recul, c’est quand même balèze d’imaginer une gamine de huit ans chanter  ça. Je veux dire, on est bien d’accord, c’est pas super sain d’être en CE2 et de manger des Bamboulas à la récréation en parlant de démontage de passerelle, de cale et de dunette arrière par des mecs qui se sont trop pignolé en mer sur de vieux Swing Magazine tout poisseux. Pourtant, Monique et moi, et tant d’autres gosses, on a tous chanté cette chanson, c’est encore pire que si on chantait La Grosse Bite à Dudule dans la cour de récré mais hey, c’était les années 80 les mecs !

Pour fêter ça, Monique (pas la chatte, l’autre) a décidé d’organiser une Merguez Party chez elle cet été. Elle a dit que le dress code ce serait comme au Club Dorothée, autant vous dire que j’ai drôlement hâte de me gaufrer les cheveux et d’y aller, avec ou sans chemise à épaulettes. J’espère qu’on écoutera beaucoup de disques des Musclés, avec leurs paroles lubriques improbables, et qu’on mettra du brie sur nos merguez, c’est un minimum.

Toutes ces aventures, réminiscences 80s et autres projets de barbecue m’ont presque fait oublier ces histoires de mère au foyer auto-sabotée, de CV à envoyer et de gens à qui il ne faut jamais faire confiance. Et pour parfaire le tout, hier soir, y avait une rediff de Mad Max 2 à la télé, j’y ai vu un signe de bon augure (si ça se trouve je vais trouver un job dans une station essence) (ou dans une boutique de cuir pour fétichistes).Et je me dis qu’avec un peu de chance et un bon coup de pied dans l’arrière-train, je vais bien finir par savoir où je vais.

 
Dorothée-et-Jacky

13 thoughts on “Et les tripes qui fermentent

  1. Je suis exactement dans la situation inverse. J’ai envie d’arrêter de travailler tant mon boulot me gonfle certaines fois, tant les 4 mômes me demandent de l’attention, tant la maison est en bordel, tant j’ai le temps de rien…
    Je me plains, je suis désagréable car je n’ose pas arrêter de travailler car comme toi j’ai été mère au foyer et je sais donc la bonniche que l’on devient vite même si l’on nous demande rien.
    Concernant ton avenir pro, moi ce que je lis ici c’est carrément brillant. T’as beaucoup de talent. Et le blog au format livre, t’en avais parlé?
    Et pour Primark j’y suis allée une fois à Londres et avec mon amie on a constaté qu’on avait perdu tout discernement….

  2. Ça dépote et ça fait du bien te lire !
    Cest tellement vrai ce que tu écris. Sur les choix (ou non choix…) qu’on fait dans la vie, le besoin d’accomplissement, de liberté, d’indépendance et l’attention que l’on veut pouvoir porter à sa famille… C’est la bonne grosse mouise. Peut-être une mouise néo-bourgeoise ok. Mais c’est ça, The big deal. Comment qu’on fait pour tout avoir bordel ?! Comme dans ces magazines à 2 balles qui traitent de la femme « moderne » illustrés d’une sylphide pomponnée avançant d’un air bravache, portable vissé à l’oreille, agenda bien rempli sous le coude, flottant dans les airs dans sa jupe crayon (de marque, pas Prim…) avec ses stilettos à talons de 18 cm, suivi de ses 3 mioches amidonnés (et de la nounou invisible dans la marge). Mais bien sûr…^^ Franchement, je serais la journaliste qui se fade l’article, je m’auto-gerberais dessus devant tant de mensonges ! Bouh la vilaine !!!
    Moi, je me dis qu’il faut avoir un peu d’indulgence pour soi-même… Et puis, quitter une situation imparfaite pour une autre peut-être pire ? Au fond, on sait ce qu’on veut et surtout ce que l’on ne veut pas. Peut-être que tu attends juste la vraie opportunité et que tu sauteras le pas direct quand elle se présentera…? J’ai remarqué que l’on veut que les choses aillent toujours plus vite, qu’on a l’impression que tout lambine (moi, la première) mais en réalité, les choses arrivent au bon moment et généralement, tout s’enchaîne. Comme les merdes en fait. Mais la roue tourne. Obligé 🙂

  3. Je suis partie pour redevenir femme au foyer mais il n’y aura pas primark dans la ville où nous déménageons, je crains de devoir le remplacer par un banal H&M. En plus Mentalo sera désormais à 900 bornes de chez moi, pire qu’avant, donc les virées rigolol avec carnage de blogueuses ce sera par sms, nettement moins poilant. Je rejoins Sabine, fais le siège des éditeurs, fais les chier avec constance et enthousiasme, il y a vraiment quelque chose de prêt et clair et décidé dans ce que tu écris, contrairement à dans ta tête 🙂 Moi qui passe mon temps à avoir envie de pleurer devant les publications éditées bloguesques, là j’achète les yeux fermés. Et puis au pire tu fous une culotte sous blister en bonus dans le bouquin pour appâter le chaland, sponsorisé par Primark ?

  4. Je peux être votre copine ? Je peux venir à la Merguez Party ? (j’ai une casquette Dorothée vraie de vraie qui date du concert que j’ai jamais eu l’occaz de porter)

  5. C’est vrai que c’est décourageant de voir que même en reprenant un boulot (pas forcément passionnant en plus), on n’atteint pas une quelconque indépendance financière mais tout juste de quoi payer cantine/nounou/carburant… En même temps, ce raisonnement est pernicieux, c’est un peu comme « depuis que tu travailles, tu me coûtes de l’argent, on a sauté de tranche d’impôt à cause de toi » (entendu pour ma mère pour un boulot pour lequel elle ne gagnait pourtant pas grand chose). ça plus les réflexions sur les frais de garderie / cantine etc., ça a aboutit au fait qu’elle a arrêté son boulot et n’a repris que x années plus tard. Et, remarque peut-être anachronique (que seront les retraites dans 30 ans ?) : les années passées sans revenus => retraite plus que plus que ridicule => dépendance à vie.
    Voilà voilà. Désolée pour mon commentaire pas très positif !

  6. pfiou…..moi qui avec les cinq nuisibles n’a aucune crédibilité niveau boulot, je claque mes sous chez NOZ ( n’y va pas c’est le mal….pourtant chez moi y’a primark). J’ai prévue d’organiser une boum Kim Wilde ( suis un peu plus vieille) pendant ce temps j’écris pour des sites à la noix des textes à la noix….Et qu’est ce que j’aime te lire, ce que j’aimerais te lire sur papier!

  7. Quel talent!!!
    Moi aussi je dirais, comme dans un des commentaires, qu’il faudrait avoir plus d’indulgence avec soi-même…. Les autres ne nous jugent pas aussi sévèrement qu’on le fait parfois sur soi-même! De mes amies meres, pas une seule ne sent pas dans cette situation « entre deux chaises », je crois que c’est le gros mensonge de la société que de nous avoir vendu l’idée qu’on pouvait être partout, bonne en tout, parfaite et épanouie en tout.
    En revanche, je connais des femmes autour de moi, meres au foyer ou au boulot, qui sont épanouies. C’est peut être aussi une question de personnalité, d’expérience, d’angle qu’on choisit de donner à son regard.

    ZE question existentielle est celle-ci: doit-on changer de vie, ou changer de point de vue sur sa vie?
    L’essentiel, il me semble, est ´d arriver, une fois qu’on a un début de réponse, à assumer les choix de vie qu’on fait, et essayer de s’épanouir dedans. Bien sûr parfois il faut changer de vie quand qqch ne va pas, mais trop d’indécision devient frustrante et met en colere, et il faut savoir aussi faire la part des choses et savoir si vraiment notre vie nous convient’ ou pas, et ensuite agir.
    Il faudrait réussir à moins conceptualiser, intellectualiser la vie, et VIVRE, tout simplement (je sais, c’est plus facile à dire qu’à faire!). Et arrêter de fantasmer la situation des uns et des autres. On n’a qu’une vie, nos choix , d’un certain point de vue, nous enferment forcement…. Mais on peut aussi prendre du recul et réaliser que c’est le cours normal de là vie et qu’on peut le positiver.
    On ne pourra jamais être à la fois reporter, infirmière, femme d’intérieur, profiter a fond de ses enfants, medecin sans frontières, et ministre. Une fois qu’on accepte ca, ça va mieux! On n’a qu’une petite vie, insignifiante et miraculeuse à la fois… Mais quel que soit le choix qu’on fait, il faut s’estimer, ne pas se dénigrer, retenir le positif de ses actions, bien faire ce pour quoi le destin nous a placée sur terre, et faire en sorte d’en être fière! Car il y a de quoi!
    C’est effectivement le complexe de la bourgeoise moderne, qui devient parfois fatigante à râler pour un oui ou pour un non… 😉

    Mais bref, texte superbement écrit, frustrations et tergiversations vachement bien exprimées, sans orgueil mal placé. Bravo!

  8. et pourquoi pas déposer un cv dans une fourrière ?? 😉
    sans rire, c’est la première fois que je te lis et j’adore (aussi le côté sérieux, hein… parce que la fille qui a des milliers de projets et qui parle parle parle… euh ben comment dire, hum, ça me rappelle quelqu’un…)
    et vive les strings hawaiens 🙂

  9. « et j’arrive pas me sortir les doigts une bonne fois pour toutes. »
    Euh… C’est du djeun ? Y a un truc qui a sauté ? Qu’est-ce que ça veut dire veut dire ?

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