La boum

C’est marrant comme un beau jour, tu te retrouves Dieu sait comment – enfin, il paraît que ça impliquerait légèrement d’avoir côtoyé un pénis d’un peu trop près – avec deux pieds dans les étriers d’une table d’obstétrique, un capteur de monitoring sanglé sur le ventre et toute une équipe médicale centrée sur ton utérus. Et c’est marrant comme, pendant ce temps-là, ton partner in crime affublé d’une blouse et d’une charlotte jetables lui seyant peu au teint laisse apparaître à quel point il se demande ce qu’il peut bien ficher  ici (et se demande peut-être même très fortement dans quelle mesure il serait encore décent et surtout raisonnable de fuir) tandis que ton bas ventre, lui,  ne sait plus très bien s’il est sur le point d’uriner sur l’alèse ou d’éjecter un être humain de ton vagin à tout moment. Et puis surtout, c’est marrant comme huit heures après (HUIT heures), tu t’excuses auprès de la sage-femme stagiaire qui a eu l’imprudence de te proposer sa main pour te soulager et à qui tu as presque cassé trois doigts en serrant trop fort (alors que si on m’avait fait mordre un bon vieux morceau de bois, j’aurai serré les dents et poussé très fort sans abîmer la main de personne). Et puis surtout, c’est marrant quand tu te retrouves face à ce petit être humain trop chevelu et un peu tordu et que naît instantanément la certitude que dorénavant, il ne se passera plus jamais un seul jour de ton existence sans que tu n’aies peur pour cette petite chose rose et fripée à qui tu n’en veux même pas pour les forceps ni pour le berlingot tailladé en deux à coup de scalpel.

Et puis la suite, on la connaît par coeur. Et en moins de temps qu’il n’en faut à ton épisiotomie pour cesser de te démanger les jours de pluie, ce petit bipède juste bon à téter, déféquer et régurgiter son lait sur ton épaule droite se met à ramper sous le canapé pour y dénicher les meilleurs morceaux de Ben & Nuts moisis, à suçoter la télécommande, à taper dans les mains en éructant des cris de joie quand tu le colles devant Automoto puis à réclamer ses premières chaussures de la honte au supermarché, des sneakers pailletées avec dix huits têtes d’Hello Kitty disséminées dessus.

Et un beau jour, tu te réveilles et ta petite fille qui hier encore faisait pipi en chantant des comptines pour se donner du courage (parce que être seule aux latrines, c’est l’angoisse), cette fillette-là se sépare avec dédain de sa collection de photos de chatons pour les remplacer par des posters à l’effigie de Di Caprio. Et négocie pour qu’on repeigne le rose poudré de sa chambre et pour que l’on remplace son mobilier qui d’un coup d’un seul, fait un peu trop princesse à son goût. Alors qu’hier encore, rien n’était jamais trop « princesse », jamais.

Alors voilà, on a échangé les chambres et on a fourgué la chambre rose et ses meubles shabby à la dernière-née qui n’a pas caché sa joie lorsqu’on lui a proposé d’investir la chambre princière, elle qui, rappelez-vous, passe parfois 72 heures consécutives à ne s’exprimer qu’en chantant sur des airs de films de Walt Disney, ce qui a un côté très agaçant, surtout quand il s’agit d’un appel à venir lui essuyer la raie chantonné sur l’air de la Belle au bois dormant. Et pendant que la cadette alignait ses figurines Disney sur l’étagère désormais sienne, ou aménageait les maisons de poupées négligemment cédées par son aînée, cette dernière investissait la plus petite chambre de la maison en précisant que cela lui suffisait largement étant donné que désormais, elle n’avait plus besoin de jouets.

Plus. Besoin. De. Jouets. Imaginez la claque dans la gueule. L’incompréhension. Six mois plus tôt elle s’achetait encore une poupée Anna d’Arrendel dans une boutique de Disneyland et là, adios, terminé, fini les enfantillages, aux chiottes les Pet Shop, qu’on me resserve un peu plus de Leonardo et de cartes cadeaux Sephora en échange.

J’ai rien vu venir, j’vous jure. Pourtant je croyais être préparée, mais que dalle.

En 48 heures, on a donc aménagé une nouvelle chambre tellement blanche et noire que j’en ai froid dans le dos. Avec des tableaux représentants de grands paysages urbains agrémentés de paillettes. Londres en paillettes rouges et Paris en paillettes dorées et un tabouret design jaune qui flashe en guise de toute décoration. Avec aussi un coussin Lichtenstein sur le lit qu’il fallut équiper d’une parure de lit noire, et un tapis rouge au milieu de la pièce, et une coiffeuse, mais plus une coiffeuse emplie de colliers en plastique et autres fausses palettes de fards à paupière (« pour faire comme du semblant »), non non, cette fois la BB crème et le gloss Gemey sont bien alignés dans leur rangement, et les colliers de néo hippie en forme d’attrape-rêve ou de relique gitane ont remplacé les colliers en perles de bois qu’on faisait les mercredis pluvieux, ou les boucles d’oreilles en fausses pierres précieuses qu’on ne parvenait jamais très bien à clipser aux lobes d’oreilles.

Et comme ce genre de choses n’est généralement que le commencement d’une longue succession de changements qui, bien que logique, a l’art de vous coller cinq à dix ans dans la gueule à chaque fois, le moment fatidique n’a pas tardé à arriver. J’entends celui de la demande de permission d’organiser une boum.

Une boum, putain.

 

party hard

J’ai voulu hurler « Mais bordel, tu peux pas faire de boum, tu viens à peine de naître ! Viens dans mes bras mon petit loukoum, on va se regarder un épisode de Dora comme au bon vieux temps et manger des coquillettes avec les doigts, et tu verras bien que t’as pas besoin de faire de boum ni de grandir si vite, nom d’un chien ! ». Au lieu de ça j’ai juste dit « d’accord », et l’enfant a remercié en embrayant direct sur la possibilité de l’aider à faire une playlist pour ladite teuf.

J’ai trouvé ça chouette qu’elle me demande de l’aider à faire sa playlist et j’ai essayé de me rappeler du genre de trucs qu’on écoutait quand on avait douze ans et qu’on organisait nos premières surboums dans le garage ou, pour les plus chanceux, dans le salon familial, avec ordre de ne pas mettre de miettes sur le canapé. J’ai hésité à lui soumettre Scatman, Aqua, Rednex et 2 Unlimited, et je crois que j’ai bien fait, car quand elle a commencé à me lister tous les artistes qu’elle voudrait intégrer à sa liste,  j’en connaissais à peu près aucun. Je veux dire, je les connaissais pas au point d’avoir besoin de lui demander qu’elle m’épelle leur nom pour réussir à les trouver sur le web. Ca nous a pris une bonne heure, j’ai failli chialer 25 fois en me disant que ça y est, j’étais bonne pour attaquer les cures de Botox, et quand j’ai eu fini de me sentir vieille, la môme est montée joyeusement écouter sa playlist sur sa nouvelle station de lecture illustrée d’un Union Jack.

Et puis le jour de la boum est arrivé. Avec pas trop de chamallows ni de gobelets pastels pour pas faire trop bébé, juste des chips, des trucs gras et salés et des sodas. Et une liste de recommandations parce que c’est ce que sont censés faire les parents quand leur rejeton décide d’inviter une bande d’ados bêtes et bouffis d’hormones dans leur propre maison. J’ai dit « On la joue cool » et j’ai proposé de me terrer à l’étage pendant tout le temps de la fête, histoire de me faire totalement invisible tout en restant là en cas d’approche d’une connerie majeure ou de toute autre catastrophe domestique (du genre je ramène des bières piquées à mon père dans le sac à dos et à la fin je suis si bourré que je dégueule dans les cyclamens). Parce que vous savez ce que c’est, les parents, c’est pas censé rester ni se montrer dans les boums, c’est trop la honte. Alors j’ai proposé ce deal et d’un commun accord nous avons décidé que je resterais calfeutrée à l’étage avec le reste de la fratrie sans apparaître au cours de la fête autrement que pour intervenir en cas de connerie quelconque, laquelle devait être de préférence anticipée et signalée avant que cela ne dégénère. La môme a dit « Pas de prob » et moi je l’ai cru sur parole, vous savez ce que c’est hein, tant qu’on s’est pas fait niquer la gueule au moins une fois par ses propres gosses, on a une tendance à leur faire tout naturellement confiance, allez savoir pourquoi, peut-être qu’on les surestime au nom de notre ADN commun.

J’ai donc passé tout un samedi après-midi à jouer à la fée clochette avec ma dernière-née, à lire dans mon lit avec mes chats, et puis surtout à attendre patiemment le moment où je serais à nouveau autorisée à me déplacer librement dans ma propre maison. Au rez-de- chaussée, les cris et les rires crétins semblaient indiquer quelque chose qui, d’après moi, ressemblait à ce qui devait être une ambiance normale de boum ou du moins, de réunion d’ados groupés dans une même pièce. De temps en temps, des bribes de conversations proférées dans les escaliers parvenaient jusqu’à moi, comme cette discussion incroyable au cours de laquelle deux gamins pouffaient de rire parce que « Wah l’autre hé, ses parents ils accrochent carrément des affiches de films de cul dans leur couloir ! ». Nom d’une pipe, qu’y puis-je si ces enfants n’ont jamais été éduqués à la science-fiction des années 50 et s’ils on les hormones tellement au taquet qu’ils en viennent à penser que l’extra-terrestre radioactive de the Astounding She Monster et en réalité star du porno.

Vers dix-huit heures, quand les premiers coups de sonnettes retentirent et que les autres parents vinrent récupérer leurs enfants à l’imagination sans fin, j’étais bien contente de pouvoir réintégrer ma cuisine pour arrêter enfin de jouer à la fée clochette kidnappée par Dark Vador, pour me faire des thés à la violette et me vautrer enfin sur le canapé du salon avec le dernier numéro de Sciences et Vie Junior.

C’est que je suis gourde moi, des fois. Du genre à croire qu’un ado, tu peux lui faire confiance comme ça, sur parole. Gourde au point de considérer naïvement que si je m’étais toujours bien comportée quand j’étais jeune chez mes parents, il ne pouvait en être autrement de ma propre descendance qui aurait intégré ce savoir vivre dans son génome et serait tout naturellement encline à reproduire un comportement irréprochable dans un contexte festif impliquant d’autres individus du même âge.

La bonne vanne, j’ai envie de dire.

Vous avez déjà vu Apocalypse Now ? Ben ma maison, c’était tout pareil. J’ai essayé de comprendre et de savoir ce qui c’était passé pour que trois litres de Fanta soient renversé sur le sol, pour que les meubles du salon aient tous été déplacés d’un mètre cinquante minimum, pour que la tringle à rideaux soit arrachée, pour que notre collection de disques vinyles soit partiellement éparpillée derrière une étagère, et pour que tout le contenu des paquets de chips ait fini réduit en miettes sur le plancher et le canapé plutôt qu’ingurgité proprement.

Et devinez quoi, pour toute réponse, la môme a juste répondu : « J’sais pas ». Sur un ton parfaitement détendu, genre à la cool. A croire que c’est pas sa boum. C’est pas sa maison. C’est pas ses invités. C’EST PAS SA GUERRE.

Et elle a commencé à balayer très nonchalamment en tenant le manche à balai du bout des doigts, du genre j’en ai rien à carrer mais je vais faire preuve de bonne volonté pour pas me faire confisquer ma playlist de Maitre Gimms. Et vraiment, vraiment, je crois que j’aurais pu tomber en syncope si au même moment, je n’avais pas reçu la visite providentielle de Monique et du bon ami qui tombaient vraiment à pic et m’ont évité de pleurer de désespoir au milieu des paquets de Curly éclatés.

En plus, Monique avait apporté des valises de fringues qu’elle voulait balancer et m’a demandée d’y jeter un oeil avant de tout refiler à Emaüs, et j’étais tellement contente d’hériter de son gilet à capuche de cagole en léopard synthétique (pour mon nouveau look Spike des Années Collège) (ou Diam’s) et de son maillot de bain licorne que j’en ai presque oublié qu’au même moment, on pataugeait tous dans des flaques de soda et les relents de sueur d’ados stupides.

Juste après ça, Mentalo a débarqué à son tour pour récupérer  son fils (qui n’avait rien vu non plus, comme tout ado qui se respecte) (notez que l’ado à cette qualité qu’il n’est pas collabo pour un rond) et pour se remettre de ce carnage, on a décidé de manger de la raclette jusqu’au bout de la nuit pour ingurgiter notre poids en gras et en oublier de penser à ce que les années à venir nous réserveraient avec nos progénitures respectives. Monique, qui ne pouvait pas rester (y avait une rediff du comissaire Maigret à la télé) a vu nos mines défaites (enfin surtout la mienne) et a tout bonnement décrété qu’il fallait qu’on se casse derechef, qu’on s’éloigne un peu de nos ados, de nos gosses, de nos maris et de tout le merdier domestique, pour venir rien foutre avec elle dans le Sud Ouest. Et manger du cassoulet jusqu’à plus faim.

Et moi, j’étais tellement au bout du rouleau que j’ai dit « chiche », sans me soucier de savoir si j’avais assez de fric, de temps disponible, de baby-sitter ou d’envie de gras pour participer à cela. Et voilà comment trois semaines plus tard je me suis retrouvée embarquée avec Momo et Mentalo pour un trip Thelma et Louise au pays du gras, avec nettement moins d’action que dans la version d’origine même si nous aussi, on avait une décapotable (mais au moins, personne n’est mort ni ne s’est jeté dans un ravin à la fin).

Plus de cassoulet au prochain épisode…

 

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tipeee

8 thoughts on “La boum

  1. Le temps passe ma chère Eve. Je suis étonnée, on appelle toujours ça une « boum » ? 🙂

  2. Si ca peut te rassurer, à ma boum, en 1992, un des gamins, qui était venu en vélo, s’est fait renverser par une bagnole devant chez moi. Ambiance.

  3. Est-ce qu’elle a pécho au moins? Pardon, tu n’es pas encore prête.

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