Mémé

Dans quelques jours j’aurai 35 ans et j’ai l’impression qu’il y a quelques mois à peine, j’étais encore en train d’écouter les New Kids on the Block dans le casque à écouteurs en mousse orange de mon walkman.

C’est comme si depuis un moment, le temps subissait une sorte de désagréable accélération qui me donne l’impression que les journées ne font désormais plus qu’une petite poignée d’heures au lieu des 24 heures habituelles et que les semaines de deux jours passent du lundi au dimanche d’un coup d’un seul.

Je ne sais pas ce qui a modifié ma perception du temps à ce point. Mon grand âge y est sans doute un peu pour quelque chose et si le processus continue de croître à mesure que je vieillis, il ne me restera peut-être plus qu’à vivre en pyjama pour toujours tant les heures qui séparent le jour de la nuit se réduiront à presque rien du tout.

Peut-être aussi que j’ai été trop occupée ces derniers temps, au point de ne plus avoir assez des vingt-quatre heures quotidiennes pour faire tout ce que j’avais à faire.

J’ai passé très exactement vingt-huit nuits à achever le roman aux deux chapitres que j’avais commencé il y a trop longtemps. Vingt-huit nuits de deux heures de sommeil seulement, de quoi creuser mes cernes, accentuer mes tendances acariâtres et aggraver mon addiction aux sandwiches au cheddar de minuit. J’ai imprimé quinze manuscrits qui sont partis chez autant d’éditeurs et maintenant je sers les doigts et croise les fesses avec autant d’habileté que possible, et je m’efforce de ne pas jurer contre les délais de réponse incroyablement longs ni contre les probabilités infimes, pour ne pas dire inexistantes, de susciter l’intérêt de qui que ce soit. J’ai confié le premier chapitre à mes trois lecteurs tests en leur faisant jurer de me dire toute la vérité et rien que la vérité, parce qu’y a pas d’amitié qui tiennent dans ces moments-là. Et j’ai fait lire l’intégralité à ma mère pour la remercier d’avoir passé tant d’heures à relier toutes ces pages. Elle a pleuré trois fois en le lisant mais est-elle vraiment objective, elle qui pleurait déjà devant mes si mauvais poèmes de fête des mères qui n’avaient aucune qualité en dehors du fait de rimer ?

J’ai récolté près de vingt kilos de miel sur deux de mes ruches les plus fortes. Ca ne m’a valu que quelques piqûres sur le bout des doigts, comme à chaque fois, car je n’échappe jamais aux dards qui transpercent le caoutchouc de mes gants. Mais que voulez-vous, c’est de bonne guerre après tout et puis il paraît qu’au bout de cent piqûre seulement, on est totalement immunisé contre le venin d’abeille et désormais à l’abri des rhumatismes, par dessus le marché. C’est donc avec des doigts quelque peu endoloris que j’ai étalé le premier miel frais de l’année sur des tartines de pain frais beurré et en y goûtant je me suis dit que ce moment compterait sans doute dans mon top 5 des meilleures choses de la journée (avec les draps propres, le sirop à la violette, les bébés lapins qui ressemblent à des boules de neige et mes nouveaux livres aux tranches colorées).

J’ai vu naître et mourir des lapereaux et des poules aussi. J’ai planté mon jardin avec l’aide de mon vieux père au dos tout cassé qui ces temps-ci, jure beaucoup plus que de raison. On a passé des heures penchés dans les allées à désherber et repiquer, le pantalon tombant trop bas sur les hanches et révélant notre raie des fesses, signe de notre appartenance au même clan, et ces raies-là étaient aussi pleines de sueur que nos ongles l’étaient de terre, si vous voulez tout savoir. On a goûté aux premières asperges, vu apparaître les premiers artichauts, géré l’invasion de soucis des jardins et des autres aussi, et déclaré la guerre aux limaces à grand renfort de granulés bleus ciel.

J’ai aussi vu ma grand-mère devenir vieille pour de bon et assister au drame d’un corps désormais trop vieux et douloureux qui refuse de fonctionner comme son cerveau l’ordonne. Je l’ai vue presque pleurer devant son jardin désormais en friche et contempler les clapiers en béton aux grilles toutes rouillées décrépissant sous leur toit de tôle galvanisée couvert de mousse. Et je l’ai écoutée me raconter en pleurant presque les jours heureux où elle pouvait encore se baisser, creuser, biner, planter et bêcher, où elle pouvait passer des heures à observer les lapines s’arracher consciencieusement les poils pour confectionner un nid à leurs petits, et où elle faisait sécher les haricots coco sur la grande table du sous-sol, à côté du meuble où elle rangeait ses bocaux. Je l’ai vue mettre douze minutes à reconnaître son cachet pour l’hypertension au milieu d’autres pilules blanches tout en pestant contre cette maudite cataracte et contre ce salaud de chirurgien qui lui a probablement bousillé l’oeil, à tous les coups. Maintenant, elle y voit plus clair quand elle regarde Les feux de l’amour mais impossible de lire les derniers ragots d’Ici Paris sans se donner un mal de chien. Je l’ai vue contempler tristement la nouvelle vue de son salon en se désolant qu’un immeuble aussi haut ait désormais pris toute la place juste sous ses fenêtres, là où il n’y avait avant rien que des prés peu entretenus et personne pour vous déranger. Je l’ai vue revenir de l’hôpital avec sa vieille valise en simili-cuir et la mine hagarde parce qu’on venait de la renvoyer chez elle en prétextant qu’il y avait déjà trop de vieux et trop peu de lits dans ce service. Je suis allée la relever après une énième chute sur son carrelage bordeaux tout démodé et désormais plus jamais propre, et j’ai dit ça suffit mémé. Et maintenant, on s’efforce de vider le grand garage de la maison qui au cours des années, a vraiment pris des allures de foire à la brocante, pour libérer l’espace au profit d’un appartement tout neuf et de plain pied où mémé pourra vieillir bien comme il faut.

Elle a d’abord failli pleurer à l’idée de quitter sa grande maison mais elle s’est dit que ça valait toujours mieux que l’hospice de vieux, comme elle dit. Et puis comme on lui a promis qu’elle pourrait prendre sa table moche en formica plus très blanc, ça l’a un peu rassurée et elle a cessé d’avoir les yeux tout brillants de larmes même si elle dit que ça lui fout les tripes en l’air de devoir laisser sa belle table de salle à manger, c’est du chêne massif, c’est increvable ces trucs-là, ça aurait pu lui faire toute la vie et même plus. Elle a dit qu’elle voulait pas que je devienne sa garde malade et je lui ai répondu que je voulais pas qu’elle finisse comme dans le Foyer de Soleil vert, à crever devant des images de champs en fleurs, j’ai dit qu’au lieu de ça elle allait désormais vivre avec une vue directe sur mon petit jardin fleuri et qu’elle pourrait s’adonner à son passe-temps favori – lire la rubrique nécrologique de son journal quotidien – à l’ombre du lilas blanc.

Et comme on a toujours tendance à tout ramener à soi (je vous assure que la plupart des gens font ça très bien et le font constamment), je me suis prise à me demander où je serais, moi, quand j’aurai 85 ans. Est-ce que j’aurai encore la pêche au point d’aller passer mes soirées à rigoler en buvant du café dilué dans du lait de soja à la vanille avec mes vieilles copines ? Est-ce que je serai encore suffisamment en forme pour regarder mes agapanthes fleurir tout en récoltant mes radis ? Est-ce que j’aurai toujours les mêmes passe-temps favoris et est-ce que, derrière mes verres à double foyer, j’arriverai encore à déchiffrer des romans pour ados qui parlent d’histoires d’amour impossibles, tout en buvant des litres de sencha avec un chat endormi sur mes pieds ? Et puis surtout, d’ici là, est-ce que je serais enfin parvenue à maîtriser cette vieille technique indienne qui consiste à ralentir son rythme cardiaque avant de se laisser mourir tranquillement dans la montagne ?

Gageons que je parvienne au moins à me traîner jusque sous mon gros tilleul, à défaut de parvenir à gagner la plus proche montagne.

 

5 thoughts on “Mémé

  1. Si t’as écrit ton roman aussi bien que t’écris les notes de ton blog, c’est obligé qu’on te publie.
    Tu m’as émue avec ta mémé.

  2. Bijoul!
    Diable. Je voulais te dire que:
    Pitite un) j’aime beaucoup mais alors beaucoup beaucoup ta prose, ta façon de raconter les choses, tu as vraiment du talent pour faire passer les émotions.

    Pitite deux) ça m’a ben ben ben serré le coeur le passage sur ta mémé…j’ai maintenant bigrement envie de chouiner.

    Pitite trois) je connais ben ça, les envois postaux aux sataniques-niques-niques maisons d’édition du manuscrit qui nous a rendu complètement chèvre des mois, voire des années durant, oh oui mortecouille! Et je connais aussi cette étrange sensation de se sentir à la fois soulagée/pétrie de trouille rance/fière comme un bar tabac/guillerette/désespérée/impatiente d’avoir enfin sauté le pas.

    Pitite quatre (et ce sera le dernier) Félicitations la vérité d’avoir fini ton bouquin et de l’avoir fissa envoyé! Je croise tout qu’est ce que je pouvions croiser pour toi!

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