Coney Island Baby

Hier on est allé à la fête foraine avec les enfants et cette journée m’aura appris quatre choses :

– Que j’ai largement passé l’âge de me mettre la tête en vrac dans des manèges qui tournent beaucoup trop vite. Entre les enceintes crachant une mauvaise pop à vous faire vibrer la cage thoracique et l’impression d’être dans une centrifugeuse, je me suis sentie presque aussi mal que si je faisais un bad trip sous psilocybes et j’ai bien cru que j’allais vomir mon quatre heures mais par chance, on a évité le pire.

– Que les forains ont parfois une vision toute particulière de la notion de « familial » et que le train fantôme « pour toute la famille » n’était peut-être pas une si bonne idée pour les mômes. Quand un ersatz de Freddy Krueger a surgi derrière les wagonnets, entre deux apparitions de marionnettes de cadavres et autres corps décapités, j’ai senti qu’on s’était fait légèrement baisé la gueule sur le coup du « familial« , et me suis demandé à quel genre de « famille » cette attraction pouvait sérieusement s’adresser si ce n’est aux familles Adams, Fireflies et Hewitt. J’ai chanté le générique de Thomas le petit train pendant tout le tour pour détourner ma môme des pantins aux boyaux à l’air et de la bande son qui hurlait qu’on allait tous mourir. A la fin, quand un mec à tête de troll nous a suivi avec une tronçonneuse, j’ai voulu planquer la gosse dans mon sac à dos de peur que la DDASS ne surgisse et ne me l’enlève pour mauvais traitement. Mais bon, après ça on est allé tenter notre chance au chamboule-tout, on a gagné des claque-doigts et tout est rentré dans l’ordre.

– Que les cabinets de curiosité manquent cruellement aux fêtes foraines contemporaines et que j’aurais bien tué le temps en allant admirer une vraie femme à barbe ou une fausse femme-araignée sous un chapiteau lugubre. Je vous jure, de nos jours, on ne sait plus s’amuser.

– Que la vie a vite fait de reprendre son cours et qu’on retourne rapidement se faire une orgie de barbapapa entre deux montagnes russes, quoi qu’il arrive

C’est que la veille, on a dit adieu à un pote.

Les enterrements d’amis, ça n’existe pas.

On enterre les grands-pères, les voisines octogénaires, les collègues des parents, mais les amis non, jamais, je ne veux pas que ça existe, ça.

Mais t’as beau trépigner et chialer tout ton saoul en disant que ça ne peut pas exister, que le nom des copains dans la rubrique nécrologique, ça n’existe pas, jamais, la vie ne manque pas de te rappeler qu’elle est une bonne pute, deal with it.

Alors je me suis assise sur le carrelage de ma salle de bain, j’ai même pas pris la peine de couper l’eau du robinet et mon vieux mari a même pas osé faire son radin rabat-joie en me rappelant que c’était pas moi qui payais les factures de flotte. Il a juste rien dit, comme si à lui aussi, on lui avait menti, parce que les copains, c’est censé être invincible, c’est pas censé s’en aller sans dire au revoir, sans une dernière bière et sans avoir pu aller voir le concert des Hives qu’on se repassait en fin de soirée.

On a pleuré deux jours comme ça, à plus trop savoir où on en était, à laisser la vaisselle s’accumuler dans l’évier et à plus oser en parler comme si on croyait pouvoir conjurer de la sorte une foutue malédiction et espérer le voir revenir de là-haut, comme si tout cela  n’était qu’une mauvaise blague qu’il aurait orchestrée, juste pour mieux se foutre de notre gueule, le fumier. Mais y a jamais de caméra cachée dans ces moments-là, rien que la vraie vie qui décide de piocher parmi les meilleurs que t’aies jamais connu et de les embarquer, comme ça, parce que cette pute borgne se sert là où elle veut.

Après deux jours à traîner en chaussettes, dans nos pulls pas lavés,  et à manger le chocolat dessert directement à la tablette, on a décidé de se faire un peu beaux mais pas trop pour aller à sa cérémonie d’adieu. On y est allé à la cool, parce qu’on s’est dit que c’est ce qu’il aurait voulu, avec nos Doc Martens bien cirées, parce que comme dit ma grand-mère : « Tant que tu as des chaussures propres, tu peux aller n’importe où, le reste on s’en fout« . Et c’est vrai qu’on s’en foutait du reste.

Sa famille avait fait ça bien comme il faut, exactement comme il aurait voulu que ce soit. Ils lui avaient mis Lou Reed et j’ai failli me noyer dans mes larmes quand j’ai reconnu les premières notes de Perfect Day. Ils ont un peu parlé de lui aussi, dans le micro, en se rappelant des bons moments, du rock’n’roll et de tout le reste, et en essuyant ma morve sur la manche de mon manteau tricoté, je me suis dit que c’était ça, le vrai rock’n’roll, des vies qu’on vit trop vite et des anges qui se brûlent les ailes. On s’est rappelé de tous les bons moments avec lui, des apéros dans le jardin en été et des repas au champagne, des gnocchis à la sauge qu’on mangeait dans la cuisine avant de sortir les livres sur le punk mid 70s, rigoler devant les photos des New York Dolls le cul moulé dans du skaï rose, et refaire le monde, un peu. « Et si on faisait un tribute au Sex Pistols ? » qu’il avait dit un soir à mon vieux mari, et nous les filles on avait rigolé en se foutant gentiment de leur gueule, parce qu’ils avaient plus dix-sept ans et largement passé l’âge de faire des répet’ dans le garage, mais eux, ils nous ont répondu un truc du genre « on les encule les jeunots, nous on est des vrais punk rocker de la der‘ » en se prenant un peu pour les rois du monde. Et c’est vrai que ce soir là, on était les rois du monde.

On a repensé aux soirées qui se terminaient par des embrassades et un vinyle sous le bras, parce que c’était son truc à lui, de nous filer un vinyle quand on repartait de chez lui. Parce qu’y avait toujours un moment dans la soirée où l’on évoquait un souvenir ou un événement qui lui rappelait une chanson et aussitôt, on le voyait changer de pièce et en revenir en brandissant joyeusement un disque avant de dire : « T’as une platine ? Prends-le, tu penseras à moi !« .  Y a eu cette fois notamment où j’ai balancé mesquinement le petit nom que ma belle-mère donne à son fils, et alors on a chialé de rire, et lui plus que nous tous, à répéter en boucle « Bijou ! Putain, mais Bijou quoi ! », avant de resservir une bière à tout le monde et de sortir un 33 tours de Bijou : « Tiens mon Bijou, tu penseras à moi quand t’écouteras ça !« .

Alors on va faire comme on a dit, on va penser à lui à chaque fois qu’on ré-écoutera cet album de Bijou, et puis aussi celui du Velvet, et puis à chaque fois qu’on se refera It’s alive des Ramones, aussi (meilleur concert tribute de ma vie, jusqu’à la fin des temps).

Un peu avant la fin de la cérémonie, ils lui ont mis the Passenger, parce qu’il aurait voulu ça, aussi. Et nous autres on a chialé comme des gosses, comme si on se retrouvait tout seul, parce que c’est pas du jeu, merde, la vie a pas le droit de te confisquer tes meilleurs potes comme ça, sans prévenir. Je sais pas combien on était à chialer sur Iggy, je sais pas combien ont eu si mal aux tripes en reconnaissant les premiers accords, mais moi, quand j’en ai eu marre d’essuyer mon rimmel, je me suis un peu reprise et je me suis dit qu’il pouvait être fier de sa cérémonie d’adieu, qu’une fois encore, il était le plus rock’n’roll de nous tous, hell yeah.

Tout à la fin, y a eu Sympathy for the Devil, c’était quelque chose, je vous assure. Les Stones, c’était ses préférés, ça avait toujours été eux. Je savais plus trop si j’avais envie de chialer ma rage et ma tristesse ou si j’avais juste envie de sourire en l’imaginant secouer la tête en rythme et se foutre gentiment de notre gueule avant de faire un dernier clin d’oeil et de s’en aller. C’est con la vie des fois hein. Et puis ça s’est terminé comme ça, avec Mick Jagger et le coeur en vrac.

« Pleased to meet you, hope you guess my name« . Je parie que c’est ce qu’il a dit en arrivant là-haut.

 

rollercoaster

 

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