Weird week

J’ai passé la semaine la plus étrange qui soit.

Ca a commencé quand j’ai été convoquée à l’école primaire suite à la lettre caustique et pleine de reproches que j’avais adressée à l’institutrice, pour apprendre finalement que ma fille était une petite mytho. Une petite mythomane parfaitement machiavélique qui avait décidé de ruiner la maîtresse par tous les moyens en réponse à une petite remarque vexante il y a des mois de ça.

Quand votre enfant met tout en oeuvre pour obtenir la mise à pied d’un professeur qui « l’a énervé », en vous utilisant comme un pion et en vous faisant passer, au passage, pour l’idiote hystérique du village, je vous jure qu’il y a de quoi en avoir les tripes toutes retournées.

Pendant que l’institutrice me donnait la vraie version des faits et que je comptais mentalement le nombre de mensonges que cela représentait, tout en reconstituant la chronologie des événements, j’en arrivais à la sordide conclusion que la chair de ma chair à qui l’on donnerait le bon Dieu sans confession me racontait des crasses depuis des mois, et restait droite dans ses bottes, sans jamais faiblir ni faire preuve de regret. Cette enfant qui séduit et me vaut tant de compliments, avec sa délicatesse et son univers artistique teinté de mythologie, cette fillette à la chambre rose dragée qui collectionne les boîtes de macarons aux couleurs pastels et les livres sur la cour de France, cette enfant charmante qui joue du piano et lit des contes à sa petite soeur avec sa petite voix haut perchée, cette enfant-là avait réussi à me niquer la gueule et à me mettre dans le caca jusqu’au cou pour la seule satisfaction d’assouvir une vengeance personnelle. Pour une remarque, une seule remarque faite en début d’année par son professeur, elle avait passé des semaines, des mois, à échafauder ce plan, à relater en larmes des événements fantasmés, et à ne jamais, jamais revenir sur aucune des versions d’origine, plutôt crever que de flancher ou que d’avouer qu’on a menti.

Les bras m’en sont tombés. Et pendant l’espace d’une minute, je me suis surprise à penser : « Nom de Dieu, et dire que cette enfant machiavélique sort de mon propre utérus. Dire que c’est moi qui ai enfanté ça ». Et pendant que ma fillette aux grands yeux noirs et aux cheveux d’elfe me regardait droit dans les yeux sans manifester ni regret ni émotion, j’en venais à repenser à ces horribles films d’horreurs où des fillettes au-dessus de tout soupçon se révèlent être des enfants psychopathes ne reculant devant rien, voire pire. Un peu comme Esther, hein. Et si ça se trouve, ma fille a 45 ans, essaye de se taper son beau-père en douce et de m’éliminer par la même occasion, et moi, j’ai rien vu venir.

J’ai passé deux jours à pleurer dans mon lit et à me nourrir de pommes de terres à l’eau avec du gros sel (pour conjurer la malédiction, évidemment). Je continuais à tenter de faire prendre conscience, à mon enfant diabolique, de la gravité de ce qu’elle venait de faire et n’hésitais pas à lui mettre la pression en mentant rien qu’un tout petit peu ou en dramatisant un tantinet, faut c’qui faut. Quand je lui ai dit que la lettre pleine de reproches injustifiés que j’avais adressée à son école risquait de me faire perdre sa garde ou de me conduire en prison sans toucher vingt-mille francs, elle m’a regardée sans sourciller avec ses yeux de cocker et puis elle est retournée écouter la Cenerentola dans sa chambre, sur sa radio karaoké en forme de carrosse de Cendrillon. Par contre, quand je lui ai dit qu’elle n’aurait pas son IPod à Noël, elle a hurlé et pleuré si fort que j’ai cru qu’elle était en train d’expulser douloureusement le démon de son corps. Et voir un enfant chialer pour un IPod mais pas broncher à l’idée d’avoir pris le risque de vous coller en taule, ça a de quoi faire froid dans le dos.

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Tout cela m’a donc conduite à passer un troisième jour à errer en pyjama en mangeant des patates, désormais sans sel et avec la peau. Trois jours à pleurer intérieurement que j’étais une mauvaise mère et que j’avais tout raté. Que j’étais une incompétente bonne à rien qui venait de perdre tant et tant de points de karma que dans ma prochaine existence, je risquais d’être cul de jatte dans une favela ou pire,  star de la télé-réalité.

Alors le quatrième jour, j’ai décidé de me laver les cheveux, enfin, de sortir de mon pyjama tartan et d’enfiler mon t-shirt Karaté Kid (celui avec Monsieur Miyagi dessus), pour retrouver la foi. Et tout en commençant à accepter l’idée que j’étais désormais cataloguée comme mère incompétente et hystérique auprès de l’école du village (et c’est pas comme si, compte tenu de mon nombre de gamins, j’étais vouée à croiser les institutrices que j’ai quasi insultées pour rien pendant encore une bonne dizaine d’années, hein), j’ai décidé de sortir de chez moi et de penser à autre chose.

Alors je suis allée voire ma copine tatoueuse qui m’a fait un très joli tatouage X-Files avec une allusion d’initiés. Tout en tatouant, elle me raconta ceci : « Ca a été une sale semaine pour moi aussi, tu sais. En plus, on a enterré ma grand tante, c’était vraiment pas drôle. Enfin si, ça a été drôle un peu, à un moment, quand mon cousin a demandé à mon père de lui garder son bébé dans sa poussette, pendant quelques minutes. Quand je suis arrivée, mon père et mon oncle, chacun d’un côté de la route, s’amusaient à s’envoyer la poussette du bébé en rigolant comme des gorets. Je te jure que c’était drôle, tiens d’ailleurs, j’ai pris une photo de mon père qui récupère la poussette« . Et effectivement, elle avait une photo de son père réceptionnant la poussette, je vous jure que ces gens-là savent rire.

Comme je saignais beaucoup et que je commence à devenir une petite fiotte qui ne tient pas plus d’une heure et demie sans chialer sa mère, on a décidé de remettre la séance couleurs à plus tard et d’aller au restaurant indien bien connu pour son accueil très étrange et sa nourriture parfaitement inhospitalière. Mais comme les patrons nous offrent un nan au fromage à notre arrivée, on leur pardonne (on a des caractères faciles, oui). Au buffet à volonté, on a eu le choix entre des crudités pas assaisonnées et quatre plats, dont un carbonisé. J’ai goûté les beignets de légumes cuits trois heures dans de l’huile de vidange et même avec la sauce au yaourt, c’était bon comme du charbon. Et je me suis dit que cette journée était ma foi si étrange que si toute la semaine s’annonçait sur le même ton, j’avais intérêt à être forte pour en sortir indemne.

Le cinquième jour, j’ai décidé de déjeuner avec ma soeur au restaurant et pour ne pas prendre de risque, on n’est pas allé au restaurant indien. Mais peut-être bien qu’on aurait dû. Au lieu de ça, on est allé dans un restaurant dont l’enseigne en néon rouge annonçait « Cuisses de grenouilles & moules frites à volonté ». Et il n’y a rien que ma soeur aime plus au monde que les cuisses de grenouilles, surtout quand on peut en manger des brouettes (à part peut-être chanter de la variété française dans sa voiture ou acheter des jeux à gratter). Quand nous sommes entrées et que nous avons été accueillies par un serveur aux allures de redneck désaxé, on aurait dû se méfier. Mais vous savez ce que c’est, pour l’amour du risque, on a quand même accepté de s’asseoir. Et c’est qu’après qu’on a vu que les tables étaient faites de deux pattes maladroitement fixées à un panneau en copeaux pressés et que les box censés séparer les tables étaient des palettes peintes en grises. Mais bon, pour l’amour de ma soeur et des cuissots de batraciens au beurre et au persil, on s’est installées là, au milieu de ce décor de vieilles palettes, à regarder les étranges panneaux d’information suspendus au mur, dont on ne comprenait pas le sens. Comme cette pancarte annonçant « notre restaurant est fermé du lundi au vendredi 23 h et le samedi 23 h 30 ». Doit-on en conclure que l’établissement ouvre donc ses portes le vendredi à 23 h 01 ? Toujours est-il que face à tant d’incompréhension, d’ambiance post-apocalyptique et de matériaux recyclés, on n’était pas loin de regretter de ne pas être tombées au Titty Twister plutôt que dans cet endroit-là. Et je ne dis pas ça seulement parce que le menu du jour était affiché à « 15 € pour les filles, 25 € pour les garçons », non non, pas du tout (quoique cela soulève la question du prix du menu moules frites pour les transexuels et les hermaphrodites, hein).  Toujours est-il qu’après quelques minutes d’attente angoissée, on nous a apporté notre menu à volonté limité à une seule assiette, nouveau concept que je découvrais là et qui m’a très légèrement troué le cul, je dois bien l’avouer. Car le plat annoncé en grosses lettres lumineuses sur la devanture n’est en fait pas du tout servi à volonté, dans l’cul Lulu. En revanche, le buffet campagnard de cantine universitaire, dont personne n’a rien à foutre, avec son lot de terrines campagnardes industrielles et autres céleris rémoulade, eh bien ça, oui, c’est à volonté. Et tant pis pour toi si t’aimes pas le pâté ni les carottes râpées en conserve parce que t’aurais pu te resservir douze fois, morbleu. Mais c’est sûr que « Céleri rémoulade et taboulé à volonté« , ça risque moins d’attirer le client, même en lettres néon et même en annonçant des menus moins chers pour les clients munis d’un vagin.  Alors on a mangé notre unique assiette à volonté, un concept vous dis-je. Et ensuite, on a décliné le dessert tellement l’endroit nous inspirait de moins en moins confiance. Mais pour pas embarrasser davantage le serveur zombie (je vous jure que ce type n’était pas vivant), on a finalement accepté de se voir servir un dessert, des crêpes précuites sous blister, très précisément. Et quand le patron, très confus de ne plus distinguer la crêpe confiture de la crêpe Nutella, s’est emparé d’une lame de couteau pour soulever trèèèèèèèès délicatement le bord d’une des crêpes, tel un démineur redoutant la présence d’une bombe dans l’assiette du dessert, on a trouvé ça suffisamment flippant pour demander l’addition et partir sans laisser de pourboire. Et on s’est demandé ce qu’on avait bien pu faire au bon Dieu pour mériter ça.

Le sixième jour, j’ai reçu des amis à la maison et c’était vraiment cool. Surtout quand Eli a commencé à nous raconter l’histoire de son hamster qui avait frôlé la mort après qu’elle l’eut malencontreusement piétiné dans la salle de bains. Et qu’en voyant le hamster tout raplapla, et ayant nettement entendu un « crac » sous sa chaussure, elle a couru d’urgence chez le vétérinaire pour sauver sa petite bestiole, et que le vétérinaire lui en a collé pour 100 balles en lui affirmant que selon lui, le hamster piétiné avait l’air en forme et allait survivre. C’est en rentrant chez elle avec son hamster tiré d’affaire, alleluïa, qu’Eli a entendu un nouveau « crac » sous sa chaussure et compris que c’était le talon de sa botte qui avait craqué, pas la carcasse de ce con de hamster qui, allez savoir pourquoi, s’amusait parfois à prendre un air tout raplapla, juste pour le plaisir de vous faire courir chez le véto et de vous voir pleurer pour rien. A sa place, j’aurais piétiné le hamster de rage et molesté le vétérinaire (ou l’inverse) pour récupérer mes cent euros et avec ce blé, je serai allée m’acheter plein de drogue et des vernis à ongles pour oublier ça. N’empêche que cette histoire est définitivement si cool que je la mets dans le top 3 de mes anecdotes préférées, après l’histoire authentique de Claudia, à qui l’obstétricien avait annonçait un bébé en siège, et qui croyait qu’elle allait accoucher par le cul.

Et puis bref, le septième jour, pour me remettre de tant de bizarrerie, j’ai décidé de tomber malade, parce qu’après tout, y a pas de raison. Et telle une vieillarde asthmatique, j’ai pris ma Ventoline et une pile de BD et je suis allée me mettre au lit, avec une bonne couche de Vicks Vaporub et mes grosses lunettes. J’ai enfin lu le premier tome de Tu mourras moins bête et j’ai tellement, mais tellement ri, que j’ai failli faire pipi sur moi, sauf qu’au lieu de ça j’ai failli caner en m’arrêtant de respirer. Mais franchement, ça valait le coup de manquer de mourir. J’ai aussi lu la suite de Dungeon Quest 
et je ne sais pas si cette BD fait rire tout le monde ou seulement les adeptes de jeu de rôle toujours est-il que j’ai encore une fois ri très fort et que ce coup-ci, j’étais à deux doigts de demander à mon chien de me faire du bouche à bouche pour me réanimer tellement j’ai manqué de claquer en m’étouffant (sauf que mon chien bave comme un sagouin et pue vraiment de la gueule donc j’ai préféré éviter). Et puis pour finir, j’ai lu Mon ami Dahmer mille ans après tout le monde, comme d’hab. Je suis allée chez mon libraire lui demander quelques conseils et puis il m’a dit « Je te propose pas Mon ami Dahmer, je parie que tu l’as déjà lu« , j’ai dit « Non« , et il a répondu « Putain, je sais même pas pourquoi je parle encore à une meuf comme toi« , alors du coup je l’ai acheté, question d’honneur (mais avouez qu’il sait y faire).  Et j’ai vraiment, vraiment bien aimé le lire. Même si ce roman graphique raconte l’adolescence de Jeffrey Dahmer, le cannibale de Milwaukee, vue par son ancien camarade de lycée et voisin de classe. Ca m’a sidérée de lire ça et je me suis mise à la place de ce type qui passe des années à côtoyer ce drôle d’ado solitaire et qui apprend un jour par la presse, que cette même personne conservait à présent les têtes, torses et squelettes de ses amants dans son appartement. Et cette idée d’avoir tous les jours un individu sous les yeux sans se douter de rien, alors qu’au fond de lui se cache un monstre sanguinaire et pervers, ça m’a glacé le sang. Et pour ma part, il ne me reste plus qu’à vérifier que ma fille ne planque pas de cadavres d’oiseaux dépecés dans sa collection de boîtes Ladurée.

 

mon ami dahmer bd

 

 





 

6 thoughts on “Weird week

  1. Moment love love: Ah comme j’aime te lire! …. Je ne suis jamais déçue par ce que tu écris! Aucun éditeur n’a encore repéré le bon filon bon sang?!?! Remarque, si c’est si bien aussi, c’est pcq c’est court et intense et pas tous les jours que ça crée l’envie,….

    • C’est vrai que CX Break et Dinosaures version papier, ça aurait de la gueule. Mais que font ces fumiers d’éditeurs, nom d’un chien ?

  2. Ne me réponds surtout pas, je connaissais pas cette BD qui vient direct de partir sur ma liste de trucs que je veux pour Noel ou whatever. Et pour ta fille je compatis, j’ai un ado à la maison qui a des phases que j’appelle « maison témoin » : tu crois que tout est nickel, tout le monde te dit que tu en as bien de la chance, il utilise plein de mots de plus de 3 syllabes et tu finis convoquée parce qu’il a obligé un plus petit à bouffer un chewing gum craché….

  3. Note pour plus tard: Ne plus te lire du travail. Certes je bosse toute seule, mais dans un commerce, rire comme un dindon ça la fout mal. Et puis en plus j’ai pas de toilettes alors que j’ai faillit me pisser dessus.

    Bon je ne te souhaite pas d’autres semaines chelous comme celle là, mais un jour de temps en temps, une sortie dans un resto bien glauque, pour nous faire rire comme ça. Encore et encore!

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