Mulder, Joan Jett & apple pie

Ces derniers temps, je vais de contrariété en contrariété. C’est épuisant à la fin.

Tout a commencé avec une histoire de soufflet au fromage raté.

Le soufflé gonflait et dorait dans le four, la cuisine sentait bon le beurre, et puis le disjoncteur a soudainement fait des siennes, mettant hors tension  mon électroménager pendant quelques minutes, suffisamment en tous cas pour ratatiner mon soufflé préparé avec des oeufs frais et de l’amour. Un soufflet gâché par une panne de courant furtive, voilà ce que j’appelle un événement fortement désappointant. Même mes feuilles de roquette vinaigrées avaient l’air de se fendre la gueule dans mon assiette, à côté de ce soufflet tout raplapla. Et croyez-moi, des feuilles de salades qui se payent votre pomme avec une telle arrogance, ça ne laisse jamais rien présager de bon.

Les contrariétés suivantes se sont tout naturellement enchaînées les jours qui ont suivi, à raison d’une par jour très exactement, ce qui est tout de même extrêmement agaçant mais comme dirait mon aïeule à barbichette : « Bonne mémère, on a vu pire ! ».

Il y a eu le rappel de factures impayées pour un abonnement auquel je n’ai jamais souscrit. Les débits de cotisation pour un contrat d’assurance vie dont j’ignorais l’existence. La fête d’anniversaire de ce très chouette ami à laquelle je n’ai  pu me rendre à la dernière minute pour cause d’absence de baby-sitter. L’acné juvénile qui décide de reprendre du service. Le torticolis au réveil. La perte de ma carte bancaire. La batterie de ma voiture qui lâche. Le non remboursement d’une robe à imprimé licornes perdue par La Poste (ça m’apprendra à défier les lois du bon goût et à vouloir porter des robes à licornes à mon grand âge). Et tant de petites tracasseries qui m’ont amenée à la conclusion suivante : ma survie mentale ne dépendra que d’une focalisation rigoureuse sur des activités et préoccupations constructives et/ou satisfaisantes, ayant un ratio prise de risque / taux de satisfaction globale aussi proche que possible du néant.

Je vis donc, depuis quelques semaines, au gré de mes obsessions du moment et de quelques instants cool, afin de me détourner momentanément des contrariétés qui me tombent dessus de façon aussi régulière que désagréable, un peu comme les moucherons dans l’oeil d’un cycliste.

Ils sont au nombre de sept, très exactement, comme les mercenaires. Et comme les mains de Blanche Fesse.

Obsessions et moments cool et salutaires du moment, par ordre d’apparition :

J’ai découvert les boules Quies et ça a légèrement changé ma vie. Ma nouvelle passion, c’est de m’enfiler des petits bouchons de cire dans le conduit auditif et j’y prends un plaisir certain qui ferait presque s’apparenter la chose à une pratique sexuelle légèrement déviante. Tout ça, c’est la faute de ce type que j’ai rencontré et qui portait une casquette de tir sportif avec des protections auditives incorporées, reliées à la casquette par un système de fils rétractables. J’ai trouvé ça tellement merveilleux que j’ai failli lui proposer de lui offrir des cookies à vie ou pourquoi pas un rein en échange de sa casquette, m’imaginant en train de dégainer mes boules Quies rétractables dès que ces petits emmerdeurs de gosses se risqueraient à hurler, chouiner, parler trop fort ou plus simplement, émettre un son quelconque en ma présence (ça inclut évidemment  les prouts). Alors en attendant ma casquette, je suis allée à la pharmacie demander « des boules Quies pour la nuit », comme j’ai dit, même s’il était en vérité question de boule Quiès pour le matin, le midi et le soir. Car avec mes petits bouchons de cire dans les oreilles, je trouve la vie domestique tellement plus supportable que j’en suis à me demander s’il serait vraiment raisonnable de porter des boules Quies en continu tant ce silence est confortable. Je regarde les enfants devenir écarlates et articuler des mots que je n’entends pas, avec un sourire béat, et, avec l’option sourdine, même les petits déjeuners me semblent désormais plus doux et plus sereins, malgré leur lot de biscottes écrasées et de bols de lait renversés. Mes bouchons d’oreilles et moi, on se sent un peu invincibles, seuls au monde, à l’abri de tout. Et quand mon mec s’inquiète de mon équilibre mental, à trop me voir me fourrer des bouchons dans les oreilles en toute circonstance, je lui répond simplement que je mène une expérience visant à me priver délibérément d’un de mes sens pour mieux développer les autres, voire pour maîtriser enfin la communication par télépathie ou l’activation de mon troisième oeil. Ce qui le rassure vachement, cela va sans dire.

J’ai fait une virée en bord de mer avec des copains, sans mari ni enfants (voyez comme on prend goût à ces petits moments de liberté), et c’était tellement chouette que j’ai eu l’impression d’avoir à nouveau 14 ans, oui mais cette fois, avec une voiture et le droit de rentrer après 23 heures. On a dormi à trois dans une chambre avec des matelas jetés par terre, pris des petits déjeuners jusqu’à pas d’heure et enchaîné direct sur le déjeuner, mis du monoï et pris des coups de soleil, bu des cafés au lait de soja en se racontant des histoires de fantômes, écouté Joe Dassin en préparant des salades composées et lu la presse people et les revues scientifiques avec la même passion. On s’est brossé les dents à trois dans une salle de bains. On a mangé des moules-frites dans le restau d’un mec sympa et bourré qui nous a offert des sucettes en dessert. On a vu le tombeau de Merlin à Brocéliande et des touristes y poser des bracelets Rainbow Loom en guise d’offrande. On a fait une randonnée nocturne avec des opinels dans les poches. On a allumé des veilleuses dans une basilique. On a mangé des glaces italiennes le long de la plage. On a fait des pique-nique de roi sur des aires d’autoroute. On a joué à Time’s Up et beaucoup ri suite à mon interprétation toute personnelle de Truman Capote. On a parlé de pop culture 80’s et fait de Willow notre running gag de la semaine. On a croisé des menhirs de la fertilité et j’y ai posé juste un doigt, pour l’amour du risque. On a souvent décroché nos téléphones en disant « Mulder, it’s me ». On a mangé des flocons d’avoine tous les matins. On a beaucoup ri et beaucoup parlé. On a intitulé ces vacances « université d’été Jedi ». Et quand ça s’est terminé on a eu un peu les boules de dire au revoir à la colo et aux copains et de rentrer chez nos parents.

J’ai écouté en boucle Crimson and Clover en mangeant de la compote d’abricot, incapable de me prononcer sur ma version préférée. Au bout de quelques 78 écoutes et beaucoup moins de compotes, j’en suis arrivée à cette double conclusion : que c’est une belle chanson pour tomber amoureux et que l’originale l’emporte dans mon coeur ( je suis tellement prévisible après tout). Ce dilemme m’a néanmoins redonné envie de me faire la même coupe de cheveux que Joan Jett dans les années 80 (savez-vous à quel point j’aime Joan Jett ?). Mais il n’y a aucune chance pour que cela m’aille bien et la dernière fois que j’ai voulu changer de coupe pour ressembler à Uma Thurman dans Pulp Fiction, j’ai fini par ressembler à un triste mélange de Chantal Thomass et de Segolène Royal. J’imagine que vous saisissez l’ampleur des risques que j’encours à chaque crise de mimétisme capillaire. Si seulement les robes à épaulettes redevenaient à la mode, j’y verrai un signe du destin et n’hésiterai plus à me lancer, c’est juré.

 

JOAN JETT

 

J’ai lu beaucoup. Des tas de livres qui n’intéressent personne, comme d’hab. Et puis j’ai aussi relu la Bible et un livre sur l’histoire du porno américain, ça ne s’invente pas. The Other Hollywood – Une histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait est une compilation d’entretiens bourrés d’anecdotes plutôt cool : des débuts du porno bon enfant et quasi artisanal à l’arrivée du gonzo, en passant par Gorge profonde, tout y passe. C’est parfois drôle, souvent sordide, ça vaut le coup d’être lu, et pour peu qu’on ait le courage ou l’envie de se farcir 760 pages sur la pornographie, ça vaut sacrément le coup, j’irai même jusqu’à vous le conseiller vivement. Et relisez aussi la Bible, sans déconner. Et puis dans un autre registre, j’ai aussi lu un roman tellement beau et tellement chouette que maintenant, j’ai envie de le faire lire à tout le monde. Ca s’appelle Le coeur cousu. Ca parle de sorcellerie qui se transmet de mère en fille, de rebouteuses, de boîtes mystérieuses, d’enfants extraordinaires, d’ogres, de révolutionnaires rapiécés, de diseuses de bonne aventure, de mariées déchues, de combats de coqs, de petites filles aux ailes d’anges, de passages secrets dans les montagnes, de longue marche, de fratries magiques, et j’aurai voulu  écrire ce livre-là comme vous n’avez pas idée.

 

D’une façon générale, j’achète et je range beaucoup trop ces derniers temps. Je me suis achetée des souliers avec des fruits dessus et une robe à lilas qui est ma nouvelle robe préférée. Je me suis aussi offert une autre robe qui ressemble drôlement à celle de Mercredi Addams alors du coup, j’hésite à la porter. J’ai réorganisé toute mon armoire par couleurs et développé de nombreux autres TOC comme l’étiquetage systématique d’un max de trucs dans la maison. Parfois, je me surprends à plastifier des étiquettes que je colle à la Patafix dans les placards et je me fais peur. Et bref, quand j’ai eu tout rangé et étiqueté dans ma maison, après avoir rangé mes slips par ordre d’ancienneté et acquis d’autres robes et souliers ridicules, je me suis dit qu’il ne manquait désormais plus qu’une chose pour parfaire ma panoplie et mon intérieur : un chat. Pour pouvoir prendre des photos de chats, parce qu’y a pas de raison. Et pour pouvoir disposer d’un catalyseur d’énergie cosmique qui miaule, en outre.  Et je compte bien l’appeler Jean-Jacques ou Raoul, si c’est un mâle, et Yvonne si c’est une fille.

Je continue à regarder en boucle les épisodes d’X-Files jusqu’à la saison 7. Parfois, les gens me signalent « Oh mais tu sais, il y a eu beaucoup de très bonnes séries après les années 90 ! » et je préfère me boucher les oreilles et chantonner Les Sardines  plutôt que d’entendre une autre aberration de ce genre. A quoi bon regarder autre chose qu’X-Files quand on a X-Files, franchement ? Je me suis toujours dit qu’avec l’intégrale de La quatrième dimension et les sept premières saisons d’X-Files, je pouvais tenir facile toute une vie (voire même plusieurs) sans jamais m’ennuyer, JAMAIS. Seulement voilà, poursuivre X-Files après la disparition et le remplacement de Mulder par un branque, ça a toujours été au-dessus de mes forces. Une hérésie totale. Un sujet qu’on aborde même pas quand on a un minimum de compassion et de savoir vivre. Ma fidélité à Mulder est intacte, absolument intacte depuis le début des années 2000 et son remplacement par Doggett. Ainsi ai-je définitivement dit adieu à Fox, un jour de l’année 2002, en estimant que l’aventure X-Files ne valait plus la peine d’être vécue sans lui, décidant alors d’affirmer ma loyauté envers mon agent préféré du FBI en me repaissant indéfiniment et inlassablement des sept premières saisons. Sans jamais aller plus loin, ça non, jamais. Plutôt crever écartelée que de tolérer le tandem Doggett / Scully. « Doggett, it’s me« , non mais sérieusement, ça ne fonctionne pas,  c’est d’une évidence déconcertante. Sauf que voilà. Après plus de dix années de fidélité sans faille à l’agent Mulder et après m’être fait très souvent raillée et traitée de fausse-fan-d-X-files-qui-n-a-même-pas-vu-les-derniers-épisodes (je ne sais pas si vous mesurez la violence d’une telle insulte), voilà que j’apprends, le plus naturellement du monde, arrêtée à un feu rouge avec mes acolytes bavards, que Fox Mulder revient vers la fin de la série et qu’avec Dana Scully il STOOOOOOOOOOOOOOOOOOOP, taisez-vous, je ne suis pas préparée, vous ne pouvez pas ruiner ma candeur et spoiler en deux minutes un dénouement que j’attends depuis bientôt quinze ans. Dois-je en conclure que ceci est la preuve que mon obstination, bien souvent, me joue des tours ? Sans doute. Toujours est-il qu’aujourd’hui, je me sens souillée. Comme si on m’avait menti. Comme si ma fidélité était bien mal récompensée. C’est si dur. J’ai donc décidé d’entamer une thérapie qui passe par l’encrage d’un tatouage « Mulder it’s me » et après ça, vous serez bien obligés de me respecter.

mulder

Je mange beaucoup trop de tartes et de confiture. A tel point que j’en arrive au stade où j’envisage d’écrire une ode aux tartes et aux confiotes, comme dans ce film où Travolta est un ange qui sent bon la tarte aux pommes, oui. J’ai aligné des tranches de pommes et des mirabelles par centaines et ingéré tellement de pâte brisée que j’ai bien cru que mon foie n’allait pas le supporter. J’ai mangé des confitures à la petite cuillère, des confitures sur du pain, des confitures sur des galettes de riz, des confitures sur les doigts, j’ai même léché des coulures de confiture sur le bocal, je ne me contrôle plus les mecs, je ne me CONTRÔLE PLUS. J’ai mangé des confitures aux framboises, aux fraises, à la rhubarbe, aux myrtilles – surtout aux myrtilles -, à l’abricot, du lemon curd, et j’ai presque fini le pot de confiture de framboises arctiques. Ma nouvelle angoisse, c’est de me dire que j’aurais peut-être plus jamais l’occasion de manger de confiote aux baies arctiques, jamais. J’y repense à chaque fois que je dégage un pépin d’entre mes dents avec le bout de la langue, à chaque fois nom de Dieu ! Que l’existence est cruelle.

 

Et bref, je viens d’enlever mes boules Quiès et à la télé, un film se termine à l’instant sur cette réplique : « Si ma grand-mère m’avait vu chanter de la pop, j’crois qu’elle m’aurait défoncé ». Peut-être dois-je y voir le signe qu’il est temps d’arrêter les protections auditives, la confiture et l’étiquetage compulsif par la même occasion.

 

 

6 thoughts on “Mulder, Joan Jett & apple pie

  1. Il y a un court métrage de Chabrol qui s’appelle « La Muette » c’est un gosse dont les parents s’engueulent tout le temps, du coup il découvre des boules Quiès et il trouve les repas de famille beaucoup plus supportables avec. Du coup il les met tout le temps. Un jour sa mère lui court après et se casse la gueule dans les escaliers et agonise mais il l’entend pas, il a ses boules Quiès. Et elle meurt comme ça.

    Voilà. Mulder, It’s me.

    • C’est presque aussi ironique que cet épisode de La quatrième dimension avec un type bigleux qui se retrouve seul au monde, qui se réjouit de pouvoir passer le reste de ses jours à lire et qui casse ses lunettes, le con.

  2. Meilleur réplique du films avec  » non mais moi je rentre en vache. » et ma pref  » si tu prends ma basse dans la gueule c’est que c’était pas ça. »

    Vive la confiture !

  3. Ma chatte est morte (si tu veux des photos…) ; j’attends que ma sœur finisse sa chimio pour la rejoindre ; pour le nouvel an, ce serait bien.
    La Quatrième dimension – bizarrement, en typo française, quand un mot suit « le », « la’, ‘les’ en tête, il prend une majuscule -, c’est tout bien sauf les Sterling, mortellement chiants, c’est à dire les 4/5 de la série.
    Bises.

    • Je n’ai pas tout compris à cette histoire de soeur, de chatte et de nouvel an mais ça a l’air inquiétant et vraiment pas très gai. Et pas d’accord pour Serling (avec une majuscule mais sans « t »), je trouve qu’il n’y a quasiment rien à jeter.
      Bises aussi.

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