Fat Christmas

Hier matin, mon père est passé nous voir en chemise de trappeur et Stentson enneigé, un cigarillo au coin du bec.

« Quel temps de chien ! a-t-il dit. J’ai passé deux plombes à enlever le gel sur le pare-brise de mon 4×4, j’te dis pas la couche de glace qu’y avait. Alors d’abord, j’ai gratté, pis comme cette foutue glace était plus dure que mes couilles, j’ai fait bouillir de l’eau et j’t’ai balancé ça sur le pare-brise pour tout faire fondre. Mais nom de Dieu, ça a pas suffi ! Ca tombait bien remarque, dans le garage j’avais un bidon de produit bleu et j’me suis dit qu’une bonne rasade d’antigel là-dessus, ça finirait le boulot. Alors j’ai balancé tout le bidon d’antigel. Sauf que ça fondait toujours pas, bordel de merde ! Alors j’suis allé chercher mon chalumeau et j’me suis dit qu’avec ça, à coup sûr que ça fondrait. Sauf que tu d’vineras jamais la suite. En fait le produit bleu, c’était pas du tout de l’antigel, c’était du lave-vitres. Résultat des courses, ça a pris feu. Et j’me suis retrouvé là comme un con au borde de la route, avec des flammes de deux mètres cinquante sur mon 4×4. Je te dis pas comme j’en ai chié pour les éteindre. Mais bon, la bonne nouvelle, c’est qu’y a plus du tout de glace sur mon pare-brise« .

Une journée qui commence par un petit déjeuner noyé de fumée de Meharis, avec une telle anecdote en prime, voilà ce que j’appelle une journée qui ne s’annonce pas ordinaire. Et je ne dis pas seulement cela parce que nous avions prévu, quelques heures plus tard, de nous rendre à un après-midi « Gaufres & Exorcisme », un dimanche parfaitement banal en somme.

Mon vieux mari a donc à son tour gratté la glace sur le pare-brise de notre voiture et il en a tellement chié qu’il était lui-même à deux doigts d’utiliser la bonne vieille méthode familiale du lave-vitres et du chalumeau, pour venir enfin à bout de ce satané givre. C’est que rien n’aurait pu nous détourner de notre objectif ni nous empêcher d’aller manger des gaufres à la crème de marrons en se racontant des histoires de fantômes, absolument rien. Ni le givre, ni les congères, ni l’absence de pneus neige, ni le blizzard,  pas même l’apocalypse.

snow-nature

Et arrivés sains et saufs à destination, au fin fond de la Lorraine rurale enneigée, nous étions si contents de ne pas avoir fini dans le fossé, obligés de faire pipi dans une chambre à air pour nous fabriquer une chaufferette de fortune – comme les survivants de la Cordillère des Andes – que nous avons décidé de fêter ça avec beaucoup de café et un peu de champagne et puis surtout, des gaufres au sucre glace.

Et des gaufres, j’en ai pris juste deux. Et pourtant, elles étaient bonnes. Et l’ambiance aussi. Et je ne dis pas seulement ça parce qu’il a été question, dans le désordre, de récits chevaleresques de Donjons et Dragons, de combines DIY pour donner l’impression d’avoir un plus gros pénis et de chants de bols tibétains (pardon me si mes dimanches après-midi sont plus cool que les vôtres). La vérité c’est que j’en ai pris juste deux car j’ai très légèrement grossi, ou plutôt enflé, pendant les fêtes. Oui je sais, c’est tristement banal. Sauf que quatre kilos en quatre jours, ça relève quand même du palmarès, je trouve.

Moi à la base, j’ai rien contre le fait de prendre un peu de gras, surtout en hiver. Et si je me plaignais, les mauvaises langues se délieraient et me feraient remarquer « Pauvre chérie, maintenant tu fais un 38 » alors je ferme bien ma gueule sur ce point. La seule chose qui me contrarie vraiment, c’est de ne plus rentrer dans mes vêtements. Dans aucun vêtement, j’entends. Ni dans mes t-shirts, ni dans mes jeans, et tout juste dans mes culottes. C’est pas compliqué, y a plus que mes chaussettes et mes pantalons de jogging qui m’aillent encore, et avouez que n’avoir à disposition que ces deux catégories de vêtements là, c’est un peu limite pour parfaire un look, pour l’Outfit Of The Day, vous repasserez.

Le truc c’est que les quatre kilos dans ma gueule, je les ai pas vus venir tout de suite, tu penses. Comme pour Noël, j’avais commandé la paix dans le monde, la canonisation de Patrick Swayze et des gros seins (comme tous les ans), je m’étais dit youpi tralala, après tant d’années, l’univers a exaucé mon souhait et m’a offert une demi-taille de nichons en rab, alleluïa ! Imaginez, j’étais à deux doigts de passer du bonnet B au C, c’était un peu la consécration pour moi, j’ai même failli me commander des nippies à pompoms pour faire tournoyer mes nichons pour fêter ça. C’est qu’après, que j’ai compris. Au moment tragique où, utilisant la salle de bains de mes parents pour me laver les mains entre ma troisième et quatrième part de Tiramisu, mon regard s’est attardé sur cet étrange objet que je me garde bien de posséder moi-même, de peur de développer des névroses obsessionnelles consistant à l’utiliser 78 fois par jour : un pèse personne. Et pour la blague, je me suis dit que j’allais me peser, juste pour rigoler. Et quand j’ai vu le score s’afficher, je me suis dit que c’était la faute à mes bottes fourrées, sûr que des Uggs, ça pèse bien deux kilos sur chaque pied. Mais en fait pas du tout. Les quatre kilos, ils étaient bien là. Quatre kilos de bon gras équitablement réparti partout où il faut, avec un petit bonus nichon, pour le côté ironique, et pour rendre la chute encore plus drôle, forcément.

Mais bon, sur le coup, je me suis dit que c’était pas grave. Faut dire que j’avais pas encore ré-essayé de rentrer dans mes fringues, dans des fringues normales, je veux dire. Tout ça parce que je venais de passer plusieurs jours en jogging, fidèle à ma tradition de Noël qui veut que le dress code des jours postérieurs au 25 décembre soit, au choix, jogging ou babygro. Cela faisait donc deux jours que je macérais dans un merveilleux babygro léopard offert à Noël par ma petite maman. Un babygro en synthétique inflammable drôlement confortable et tellement doux qu’il te donne l’impression d’être un petit félin, et je ne dis pas seulement ça en raison de la présence d’une capuche à oreilles en forme de tête de léopard. D’ailleurs c’est pas compliqué, quand la gosse m’a vue, elle m’a demandé pourquoi je me déguisais en chat et j’ai répondu « parce que c’est la fête » et j’ai miaulé. Et tout le monde a trouvé ça normal, c’est vous dire le level de rigolade dans cette famille. Pendant deux jours, donc, je me suis baladée dans la maison en combinaison intégrale imprimée léopard qui ne laissait dépasser que mon visage et mon nez fort long. Je m’étais dit qu’avec ça, j’avais zéro chance d’avoir une relation sexuelle et ça m’arrangeait plutôt bien parce que je me sentait un peu ballonnée avec tout ce gras ingurgité. Tout ce dont j’avais envie, c’était de tisane detox au lemon grass avec dix ou douze chocolats, pour fêter ma demi-taille de soutif gagnée. Mais mon vieux mari il voyait pas ça du même oeil. Il a essayé de trouver la faille dans ma combinaison de félin et il a même fait des jeux de mots douteux en cherchant la fermeture éclair, du genre : « Bon, comment elle s’ouvre cette chatte ? » et je lui ai répondu « Dégage, c’est pas une chatte, c’est un léopard. Et laisse tomber, c’est complètement hermétique, chaque centimètre carré de ma peau est recouvert de polyester en pilou et c’est beaucoup trop confortable pour que je m’en sépare. Miaou.« . Et sur ce, j’ai bondi du canapé vers la méridienne, tel un vrai petit léopard domestique, et dans mon élan, les quatre kilos supplémentaires aidant, j’ai craqué l’entrejambe de ma combi soit disant hermétique et mon vieux mari a vu ça comme un signe de l’esprit de Noël et a considéré son voeu comme exaucé.

Tout cela pour dire que maintenant, mes quatre kilos en trop et moi, on est bien emmerdés vu qu’on n’a plus rien à se mettre sur le dos. Excepté un ridicule babygro troué au niveau du berlingot, soit. Hier, j’ai voulu mettre mon plus beau t-shirt Jaws, celui avec Quint et Brody sur un fond bleu dégueulasse carrément 80’s et dedans, je ressemblais à un petit rôti ficelé, la vérité ça faisait peine à voir (enfin de mon point de vue. J’imagine que d’un point de vue extérieur, c’était très drôle). Et renoncer à mes t-shirts de films préférés, ça non, jamais je ne pourrais m’y résoudre. Dans un élan de folie, j’ai même essayé d’enfiler mes robes d’été préférées, juste pour avoir un aperçu, et quand j’ai cessé de pouvoir monter la fermeture éclair au-delà du bas du dos, j’ai compris qu’il fallait agir. Ou racheter toute une garde-robe avec du fric que j’ai pas (et de toute façon, vous le savez bien, si j’en avais, je le garderais pour me payer un séjour au Disneyland Hotel et faire des tours de Rock’n’roller Coaster jusqu’à en vomir). Alors j’ai décidé de prendre le taureau par la guiche, comme dit mon papa. Et de commencer par arrêter les sandwiches au cheddar.

Arrêter. Les. Sandwiches. Au. Cheddar.

A ces mots, mon coeur se brise. Je fais désormais comme dans ces films sentimentaux où les amoureux séparés par le destin passent leur temps à essayer de se rappeler le moindre trait, le rire ou l’odeur de leur bien-aimé, de peur de finir par oublier ne serait-ce qu’un infime détail. Sauf que moi, je le fais avec le cheddar. J’essaye de me rappeler du goût du cheddar fondu, du bruit du plastique qu’on déchire sans jamais y arriver du premier coup, avant d’accéder à la sacro-sainte tranche de fromage. Parfois, je regarde mon mec avec la larme à l’oeil et je lui demande : « Mon amour, s’il te plaît, raconte-moi encore les sandwiches au cheddar !« , et lui il me pète mon groove en me rappelant que de toute façon, j’en ai tellement fait griller et tellement bouffé, des sandwiches au cheddar, que mon toaster a fini par se révolter, faisant systématiquement disjoncté toute l’installation électrique à chaque nouvelle insertion de sandwich. Et il dit que je dois y voir un signe du destin.

Alors je pleure et de temps en temps, je renifle en cachette la dernière tranche de cheddar plastifiée que j’ai planquée au fond du frigo. Et parfois, je suis à deux doigts de replonger. Comme hier, par exemple, quand j’étais allongée sur mon lit, en slip et pantalon de jogging (forcément), mon t-shirt Jaws froissé, jeté en boule au pied du lit comme une vieille lettre d’amour lubrique qu’on aurait mieux fait de ne jamais relire. J’étais tellement contrariée par cette histoire de t-shirt que je scrutais le plafond en me demandant si une bon petit rail de cheddar ne me remettrai pas d’aplomb. Je suivais du regard une araignée qui se déplaçait en ligne droite et me disais que si elle finissait par se diriger vers la droite, soit vers la direction du frigo, cela voudrait dire que l’univers m’envoie sa bénédiction pour me vautrer dans le cheddar en dépit du bourrelet désormais bien installé sous l’élastique du soutien-gorge. Et puis là, ma petite fille est arrivée et s’est allongée à côté de moi sans se demander ce que je pouvais bien foutre là, à moitié habillée, en train de considérer le plafond avec un air grave, parce que mes enfants ont l’habitude de mes comportements étranges. Au bout d’un moment, elle a regardé mon ventre, à enfoncé ses petits doigts au vernis écaillé dans le gras et puis s’est écrié : « Ouaaaais ! Ca y est ! Y a un bébé qui a poussé dans ton ventre !!« , se réjouissant à l’idée de l’arrivée d’un cinquième enfant qui ferait d’elle une grande soeur, au même titre que ses aînés.

Ca m’a achevée. Forcément. Vas-y toi, pour expliquer à un enfant de deux ans et demi que non, c’est pas du tout un bébé qui fait gonfler le ventre de maman, c’est juste une légère overdose d’Apéricubes et de chocolats pralinés aux éclats de beurre salé. Elle était là, la môme, à sauter sur le lit dans son ridicule leggings Peppa Pig, en hurlant que le Père Noël avait apporté une petite graine dans le ventre de maman et que c’était génial, et moi, j’avais juste envie de chialer et de la faire taire en lui disant que les petites graines, c’est pas le Père Noël qui les amène dans sa hotte direction l’utérus des mamans, c’est juste les papas qui les amènent avec la bite, mais au lieu de ça j’ai essuyé ma goutte au nez dans mon beau t-shirt Quint et j’ai rien dit.

Donc, ma fille croit qu’elle va avoir un petit frère. Et tous les jours elle vient me tâter le gras du ventre avec amour comme si elle caressait un petit chaton. Quand elle va comprendre qu’elle caresse des capitons incrustés, je vous dis pas le choc, ça va être plus rude encore qu’ne première descente sous psylocibes.

Du coup, j’ose pas ressortir mes fringues de grossesse (les seuls vêtements qui m’aillent encore à l’heure qu’il est), ça risquerait d’en remettre une couche. Au lieu de cela, je n’ai plus qu’à prendre sur moi, rentrer le ventre et m’habituer à ma culotte gainante. Car là, j’ose plus mettre mes jeans, mon mec dit que je ressemble à un vieux punk sur le retour, comme ces punks quinquagénaires qu’on avait vus à Birmingham, le gras tellement moulé dans leurs pantalons customisés rescapés des années 80, qu’ils en avaient le cul plus raplapla que les miches d’Olive, la meuf à Popeye. Il va donc falloir que je change mes habitudes et que je m’habitue aux soirées TV sans cheddar ni toasts au beurre salé, et sans thé vert accompagné de mon poids en chocolats aux amandes. Et surtout, que j’arrête mes fameux Christmas Peanut Hot Chocolate légers et diététiques, composés de lait entier aux hormones (le lait de soja, c’est pas assez décadent pour Noël), de cacao, de sucre (plein) et de beurre de cacahuète. A chaque fois que mon mec me voit préparer ça en faisant dégouliner du beurre de cacahuètes dans la tasse, il a un regard consterné. Mais moi, je me défile pas et je lui rappelle : « C’est Noël ou c’est pas Noël ? Hein ?!« .  Autant dire que je suis partie pour en chier. Et que j’ai pas fini de pleurer quand je vais reperdre le peu de nichon que l’esprit de Noël m’avait envoyé, moi qui m’étais dit qu’à ce rythme-là et à raison d’une demi-taille par an, plus que 7 ou 8 Noël pour avoir les mêmes nénés que Tura Satana. Cela dit, si j’atteins mon objectif et que je rentre à nouveau dans mes jolies robes 50’s et dans mon t-shirt Predator, il sera toujours temps de fêter ça avec ou sans gaufres à la crème de marrons épicée et puis surtout, avec ou sans pampilles qui tournoient au bout des tétons.

 

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3 thoughts on “Fat Christmas

  1. Conseil de lecture :
    http://www.encres-vagabondes.com/magazine/slocombe.htm
    Un parolier rescapé des foutues 80’s qui a Sweetie Pie comme sonnerie de mobile, quelques yakuzas et un peu de (vrais) vampires… que demande le peuple !
    Conseil de film :
    Un film intelligent et frais de Ben Stiller avec Space Oddity et Arcade Fire dans la bande son et un vieux tee shirt de Buzzcocks sur son dos :

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