A cornbread-loving country girl

 

Dans les feuilletons et téléfilms américains mettant en scène le quotidien de familles du XIXème siècle, j’ai toujours été fascinée par ces moments où les protagonistes doivent « aller à la ville ».

Prenons l’exemple des Ingalls.

Quand les Ingalls vont à la ville, c’est tout un rituel rythmé par de nombreux préparatifs. Remettre le fendage de bûche et la préparation du ragoût de haricots blancs à plus tard, évidemment, se concentrer sur l’attelage des chevaux  et puis surtout, veiller à se faire beau. Caroline se rendant à la ville habillée comme une péquenaude ? N’y songeons même pas. Quand Charles et Caroline se préparent à se rendre à la ville, ça ne déconne pas. On jurerait qu’ils partent au bout du monde, comme si la ville était l’inconnu, une contrée totalement exotique où le danger vous guette, où l’autochtone se révèle difficile à cerner, une sorte de Tortuga de Walnut Grove. Et quand on y  regarde de près, juchés sur leur cariole au moment du départ, le regard de nos gentils cul terreux ne dit qu’une seule chose : la ville, c’est la jungle.

Mais ne nous moquons pas des Ingalls.

Il y a quelques jours, je suis moi-même allée à la ville.  Moi, enfant de la cambrousse élevée en plein air au grain et au Benco, d’un père tronçonneur de bûches qui un jour, tua un chevreuil à la hache au bord d’une route (papa a été une source d’inspiration pour Thomas Hewitt), j’ai quitté ma bien-aimée campagne pour me rendre à la ville le temps d’une journée. Et je me suis demandée si, après dix mois  passés presque exclusivement recluse dans ma confortable et satisfaisante cambrousse aux relents de fumier bovin, je n’avais pas fini par développer le syndrome des Ingalls « à la ville », m’y rendant plus par nécessité que par réelle envie, avec cette dérangeante impression de m’aventurer en milieu hostile.

J’ai donc recompté mes poules, j’ai mis des habits propres et je suis montée dans ma voiture familiale pour aller voir un peu ce qui pouvait bien se raconter du côté de la ville, et aussi pour me montrer un peu dans mon petit magasin que la rumeur urbaine voudrait que j’aie vendu suite à un divorce, une faillite ou un cancer de la prostate, selon la version. Ah, et aussi pour me rendre chez le dentiste, la campagne ne comptant que de modestes arracheurs de dents n’hésitant pas à démunir les mères isolées de leur patrimoine dentaire contre quelques pièces.

J’y ai croisé pas mal de monde. Notamment deux touristes américains très étonnés que mon échoppe ne possède pas de terminal carte bancaire pourvu d’un lecteur de bande magnétique.  Quatre adolescentes hésitant pendant vingt minutes sur l’acquisition d’une sucette en forme de moustaches à 3 € comme si elles étaient sur le point d’acheter un rein à un trafiquant d’organe.  Un ami m’apprenant qu’il avait rompu avec sa femme la veille et m’expliquant qu’il préférait me l’annoncer comme ça plutôt que je ne l’apprenne sur Facebook, ce qui me parût effectivement très sage et très triste à la fois. Neuf personnes s’extasiant devant l’exceptionnelle chevelure de mon nouveau-né  (à croire que l’enfant des villes naît avec le crâne aussi lisse qu’un pubis de hardeuse contemporaine) et m’amenant à la conclusion suivante : le temps requis pour parcourir une distance donnée en ville est, du fait des interpellations successives, doublé lorsqu’elle est parcourue en présence d’un chiot et triplé lorsqu’elle est faite en présence d’un bébé anormalement chevelu. Exception faite des bébés moches, sans doute.

J’ai pris note des dates de concerts auxquelles je ne pourrais pas aller en regardant les affiches collées sur les panneaux agglomérés des façades en travaux. J’ai bavé mon café crème sur la table d’un troquet à cause d’une gencive fraîchement anesthésiée. J’ai pris en main un livre dans une librairie puis deux, puis je les ai reposés, puis je les ai repris, puis je les ai reposés, et finalement je me suis félicitée de l’économie ainsi réalisée. Je suis allée fêter ça en mangeant des profiteroles dans un restaurant et tout en me demandant s’il convenait de prononcer « profitéroles » plutôt que « profit’roles« , j’ai bavé ma glace à la vanille et mon chou pâtissier sur la nappe blanche, encore. En attendant l’addition et en me demandant cette fois s’il était possible qu’une anesthésie dentaire dure toute la vie, j’ai eu l’idée d’un nouveau t-shirt à slogan qui dirait « Gardening is sexy » et l’idée me parut si cool que j’ai eu envie de rentrer arroser mes radis pour fêter ça, les péquenaudes ayant des joies si simples après tout.

J’en ai conclu que la ville comptait une proportion relativement inquiétante de gens qui passent leurs mains dans les cheveux des bébés comme si ces derniers faisaient partie du domaine public, que le prix du sandwich donnait envie de se nourrir de luzerne et d’eau de pluie toute la vie et qu’Annie l’éleveuse de chevaux avait bien raison quant à l’insoutenable air pollué du milieu urbain (mais était-ce une raison pour briser le coeur de Bernard ? J’en doute).

Je suis donc rentrée chez moi en me disant que finalement, mon idéal de vie résidait peut-être dans la possibilité de faire des semis, de palisser des pommiers et de décorer mon intérieur jusqu’à la fin des temps, de construire une cabane dans le tilleul du jardin pour m’y enfermer et y lire des comics les soirs d’été et de tricoter des écharpes en regardant Arte ou des rediff de Degrassi High. Et tout cela finirait pas me rendre si heureuse que j’en arriverais sans doute à danser en slip dans ma pelouse en me frottant le dos contre le mirabellier, comme un ours très bien léché.

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