This kind of certainty comes but once in a lifetime

J’ai pour habitude de m’infliger régulièrement des situations à la limite du supportable. Une sorte de masochisme familier qui consiste à me lancer consciemment dans une activité dont je sais que je ne ressortirai pas tout-à-fait indemne. Une fois par semaine, je m’épile la moustache avec cette cire bon marché qui exige que je m’y reprenne à une demi-douzaine de fois. Deux fois par mois, j’accompagne mes enfants à la piscine, m’infligeant à la fois le port d’un bonnet de bain qui me fait une tête de cul et le contact avec l’eau du pédiluve pleine des mycoses des autres. Dans les salles d’attente des médecins, je lis les conseils beauté et sexo des magazines féminins avec l’assurance de ressortir de cette lecture aussi nauséeuse que blasée. Tous les lundis, je m’inflige un petit déjeuner médiocre composé d’un unique thé sans sucre afin de compenser les deux croissants beurre de la veille. Je provoque aussi régulièrement des disputes conjugales à partir de prétextes totalement bidon (« Quoi ? T’as osé oublier la date de la première fois où tu m’as pris la main ? Salaud. « ). J’attends que la carie que je titille depuis trois mois avec le bout de la langue atteigne sérieusement le nerf et qu’une rage de dents ne me prenne un jour férié pour appeler en pleurant tous les dentistes de la région en leur expliquant que sans consultation, je risque de trépasser. Et surtout, ma spécialité : je m’inflige des films en sachant pertinemment qu’il me faudra trois à huit jours pour m’en remettre totalement.

Ainsi, hier, seule dans mon salon avec mon pyjama de vieux papy, mon tricot et mon feu de bois, j’ai commis cet acte foufou qu’est la quête d’un film larmoyant sur la VOD. Sur la Route de Madison s’est imposé à moi assez rapidement : cela faisait bien une décennie que je ne l’avais pas revu, j’en avais oublié certains passages (notamment ceux qui m’avaient fait jurer de ne plus jamais le visionner, oubli fatal) et il me tardait de revoir ce bon vieux Clint procédant torse nu à une toilette sommaire dans un bidon d’eau.

Sous les sarcasmes de mon vieux mari qui, pour me punir de monopoliser le poste de TV, avait décidé de mettre un point d’honneur à me niquer ma soirée ciné romantisme et larmichette , j’ai donc répandu ma morve sur mon ouvrage en cours et aussi un peu sur le plaid en pilou. A chaque fois qu’il me répétait que Meryl Streep avait fait le bon choix et qu’il gloussait en répétant qu’on tenait vraiment là un « film de gonzesses », je le menaçais en prétendant que s’il n’accordait pas un peu plus de crédit et de compassion à mes pleurs du lundi soir, ni ne faisait preuve d’empathie pour ce grand amour gâché, je pourrais bien, moi aussi, partir avec un Robert (comme dans la chanson de Richard Gotainer, oui). Et pendant qu’il remettait en question ma théorie sur la baisabilité d’un Clint Eastwood de 65 ans, tout en mettant en exergue mes prétendus penchants gérontophiles, j’en voulais à Francesca de ne pas avoir ouvert la portière de la camionnette au feu tricolore.

Le fait que nous tenions là l’un des films sentimentaux les plus tragiques de ces quinze dernières années explique-t-il à lui seul que j’en veuille autant à Francesca ? La vraie question est la suivante : en aurais-je autant voulu à Francesca s’il n’avait pas plu ce jour là, si Robert était resté planté là, à espérer qu’elle change d’avis et décide de partir avec lui, sous un soleil de plomb ou une brise printanière ? Quand on a la chance d’avoir connu un si grand amour, comment peut-on ainsi l’achever en le regardant mourir de chagrin sous la pluie ? Francesca se contente de regarder Robert, trempé jusqu’au slip, sans être capable d’ouvrir cette foutue portière gauche.

Comment Kelly Frears parvient-elle à survivre après avoir laissé Chuck Noland sortir de sa vie sous une pluie torrentielle ? Et comment Diane Court fait-elle pour laisser Lloyd Dobler et son ghetto blaster perdre tout espoir sous une averse ? Nom de Dieu, comment peut-on ne pas avoir envie de crever à la vue de son grand amour trempé jusqu’au calbard, son coeur se brisant à mesure qu’il s’apprête à choper une angine de poitrine ?

J’ai toujours eu une véritable antipathie pour ces héroïnes qui laissent leur grand amour perdre tout espoir sous la pluie.

One thought on “This kind of certainty comes but once in a lifetime

Les commentaires sont fermés.