Retrouvailles

Avoir un enfant – et qui plus est, un quatrième enfant – revient bien souvent à renoncer à cette chose que l’on nomme, je crois, vie sociale.

Soyons lucides, la plupart des gens n’ont plus envie de vous inviter dès lors que vous arborez le cheveu gras et des tâches de lait régurgité sur l’épaule gauche. Aussi n’ai-je plus que de vagues souvenirs de cette période quasi-chimérique où l’on m’invitait encore à déjeuner ou mieux, à boire du rouge qui tâche en écoutant Cookie Dingler. Désormais, je suis avertie des soirées à J + 2, en scrollant mon fil d’actu Facebook, et je m’efforce de me montrer détachée et indifférente quand on m’explique que de toute façon, je n’ai pas été invitée parce qu’on s’était dit que je serais sûrement embêtée avec tous ces enfants à faire garder, que cette non-invitation n’avait jamais eu qu’un seul et unique but après tout : me rendre service. Sortir avec des oursons Haribo collés dans les cheveux sans même s’en apercevoir, voilà qui n’aide pas à consolider les relations amicales, sachez-le, mais est-ce une raison valable pour vouloir me « rendre service » à ce point, je l’ignore.

Allons bon, je ne suis pas une mauvaise bougresse. Je m’accommode de cette nouvelle donne, j’avale les couleuvres sans le moindre haut le coeur et j’apprends à ne voir mes amis qu’une fois par trimestre, entre deux rendez-vous chez l’orthophoniste avec mon enfant naturiste. Rendez-vous compte : la dernière fois que nous avons été invités à une fête, mon vieux mari a passé sa soirée à se présenter à tous les invités : « Manu, enchanté« . Sauf qu’on connaissait déjà tout le monde, oui. Ces potes là, on a déjà fait des soirées avec eux, des concerts, on a bu des apéros en terrasse, on les a reçus chez nous, et lui, il se présente à eux comme un pauvre diable. Un peu comme si tous les matins, en allant chercher votre baguette et vos schneks, vous décliniez inlassablement votre identité à votre boulangère, de la même façon que si c’était la première fois de votre vie que vous la rencontriez.  Alors tout le monde lui a dit « Salut » sans relever la maladresse et je suppose que quelques-uns se sont sussuré à l’oreille « A tous les coups, il a fumé du shit » avant que le plus éclairé d’entre eux ne révèle le fin mot de l’histoire : « Non mais tu n’y es pas du tout, c’est pire que ça : ils ont quatre enfants ».  L’un d’eux a peut-être même ajouté « Ohlala, et si ça se trouve y a un hyperactif dans le lot« .

Deux heures plus tard, la fête battait son plein : un homme déguisé en squelette et un luchador avaient cassé une pinata d’où s’étaient échappé mille et unes merveilles telles que des Dragibus, des préservatifs et des trombones géants, et croyez-moi, une soirée avec des trombones géants est ce que j’appelle une bonne soirée.  Et puis un coup de fil nous a obligé à quitter beaucoup trop tôt cette ambiance hystérique pour le motif suivant : l’un des enfants vomissait comme Linda Blair, il y en avait partout, dans les draps, sur les murs et dans les yeux de la baby-sitter.

Eh oui, voilà où nous en sommes : quatre enfants plus tard, on en oublie jusqu’aux prénoms de nos propres amis et l’on déserte les soirées où le mojito coule à flots pour gérer des enfants possédés par le démon et baignant dans leur vomi.

Et avec tout cela,  je n’avais pas vu ma BFF depuis quasi six mois. Une demi-année. 180 jours et des bananes sans une bière, sans une soirée « lasagnes & Hôtel », sans engueulade autour de l’acquisition du très prisé Boomerang, sans coup de poing sur la table en gueulant « Je contre et je riposte en achetant le Waïkekette ! » et surtout, sans humilier le malheureux qui, dans un moment d’égarement ou sous l’effet du mauvais Lambrusco, se serait risqué à acheter le Fujiyama. Alors on s’est dit qu’on avait dû sombrer mutuellement dans une faille spatio-temporelle, qu’il était temps de remédier à cela et de rattraper le temps perdu, et on s’est vues en toute simplicité pour se donner quelques nouvelles de nos enfants, maris, kitlers et stérilets.

« Alors, quoi de neuf.
– Mon père a des dents.
– Ah.
– C’est très étrange, qu’il ait des dents. Il n’a plus son gros trou en plein milieu du sourire. Mais en même temps, ça lui va bien, les dents »

« Tu allaites toujours ta petite ?
– Oui. Comme ça entre mes poules et mes seins, je suis autosuffisante sur les oeufs et le lait, c’est quand même plutôt cool non ?
– Ouais, c’est cool.  Tu crois qu’un jour je pourrais allaiter Victor ? Ce serait trop bien de pouvoir allaiter son chat. »

« Et sinon, je me suis fait tatouer un aigle dans le dos, un aigle qui attrape des tomates.
– Ah.
– Tu sais, c’est rapport à cette histoire d’oiseaux dans la vallée de la Fensch. Mon père raconte que c’est des aigles et il leur file des tomates à bouffer. Sauf qu’en fait, c’est pas du tout des aigles.
– Oui mais  ils les mangent quand même, les tomates ?
– Oui oui, ils en raffolent.
– Ah. Ca méritait bien un tatouage alors. »

Ce qu’il y a de bien quand on ne s’est pas vues depuis longtemps, c’est qu’on sait parler des choses les plus essentielles.

 

pomme-eve