Man vs Child

[Vacances] : Repos, cessation des occupations, du travail ordinaires.

Leçon n°1 : Never trust Robert.

Croyez-moi, il faut une sacrée dose d’optimisme pour se convaincre que les vacances vont ressembler à une période de repos, lorsqu’on les partage avec cinq enfants respectivement grognon, ingrat, berserk, chouineur et pisseur (deux de plus et on aurait pu faire concurrence aux Sept Nains). Surtout quand dès les premières heures, la vraie vie nous rappelle que les paroles du tube d’Elegance ne sont qu’arnaque et menterie, et qu’au lieu de checker les chaussures de plage, le Baygon jaune et le monoï indice 1, nous aurions mieux fait de faire le plein de Prozac et de Boulaouane.


Les premiers signaux nous ont été transmis par mon neveu Crocrotte, ainsi  surnommé par sa mère depuis sa naissance (et Dieu sait combien de gentils garçons ont fini névrosés, psychotiques puis dépeceurs d’auto-stoppeuses en raison d’un surnom humiliant dans leur petit enfance), lequel a manifesté son irrépressible besoin de faire popo dès le premier embouteillage. A ce moment-là, nous aurions dû savoir, sans mauvais jeux de mots, que nous étions partis pour en chier. Car faire face à une urgence intestinale quand la voiture est bloquée au beau milieu d’un embouteillage, qu’aucun arrêt ni sortie du véhicule n’est envisageable, et que l’on ne dispose d’aucun Sanibroyeur, pot de chambre ni sac à caca pour clébard, voilà une situation qui requiert du sang froid et un certain professionnalisme. Par chance,  le potentiel inventif  d’un parent menacé par une catastrophe fécale n’a d’égal que celui de Bear Grylls lorsqu’il survit à la déshydratation en buvant du jus de fiente d’éléphant. Tout cela pour dire que quand les vacances commencent par le recyclage d’une trousse de secours en réceptacle à étron d’enfant, on peut considérer que cela ne laisse rien présager de bon. (Saluons au passage  Crocrotte-le-bien-nommé qui, plus que jamais, a prouvé qu’il méritait son surnom).

Après neuf heures de route (dont une heure dans les relents d’excréments), 18 arrêts pipi pour cause de non synchronisation des vessies enfantines, autant d’arrêts clope pour cause de burn out imminent, et même pas un titre de Joe Dassin sur radio Nostalgie (scandaleux), nous avons atteint l’objectif : la maison de vacances familiale. L’air iodé, le chant des mouettes, les dunes, les hortensias et les agapanthes devant les maisons aux volets bleus, les vacances avec un grand V, le V de la victoire, le V de Vamos a la playa, le V du Va-te-faire-foutre-je-laisserai-pas-ces-gosses-me-niquer-mon-séjour. Un sentiment de satisfaction et de bien-être parfaits. Intact. Inébranlable.

Une sensation de joie et de sérénité qu’il a fallu savourer à toute vitesse, toutefois. Car au bout de 4 minutes, chronomètre en main, mon enfant naturiste (qui n’avait même pas eu le temps d’enlever son slip), a trouvé le moyen de coincer le doigt de Crocrotte-la-démoule dans la porte d’un placard, retroussant la peau de son majeur jusqu’à la première phalange. A ce stade, on aurait pu ce dire que oui, c’était fichtrement ballot, que des vacances qui commencent avec un ongle en moins et un doigt en sang et un enfant qui hurle et un autre qui braille que c’est pas sa faute pendant qu’un autre chie dans sa couche pour la sixième fois de la journée et que les deux derniers répètent en boucle « C’est quand qu’on va à la plâââââge ? », la oui, on aurait pu se dire que c’était mal barré. Mais c’était sans compter sur l’adulte n°3 qui, bien qu’ayant parfaitement maîtrisé l’épreuve du caca imminent, a manqué de sang froid face à l’épreuve bonus du doigt ensanglanté. Ainsi, à la 12 ème minute de nos vacances, notre bilan s’élevait à : un enfant blessé et un adulte tombé dans les pommes. Et moi je dis que des vacances qui commencent avec du Merchurochrome et des tapettes sur la joue, ce sont des vacances qui promettent d’être chouettes. Et reposantes.

Les jours qui suivirent ne furent qu’une succession de nouveaux signaux censés nous avertir que ces « vacances » n’avaient décidément rien de raisonnable et qu’il était encore temps de fuir, de rentrer au bercail, de péter le PEL pour se rabattre sur un séjour au Club Med  ou d’abandonner les enfants sur une aire d’autoroute. Car après l’enfant qui chie dans la voiture, nous avons eu droit à l’enfant qui tente de se glisser dans une bouche d’égout pour « visiter le centre de la terre ». A l’enfant qui va se baigner tout habillé quand le thermomètre breton affiche 14°C et que la plage se trouve à vingt minutes de marche de toute fringue sèche. A l’enfant qui chourre un livre sur les châteaux forts et qui nous colle la honte à la librairie. A l’enfant qui, chaque jour, à la crêperie, commande des moules frites pour le goûter. A l’enfant qui perd sa veste en chemin et qui se plaint d’avoir froid. A l’enfant qui re-perd sa veste neuve le lendemain et qui se plaint d’avoir décidément très froid. Et à tant d’autres péripéties qui nous ont finalement assez vite fait comprendre que pour les vacances reposantes, on reviendrait dans 18 ans.

A notre place, d’autres personnes – les faibles – auraient pu renoncer ou pleurer sur leur sort. Pas nous. C’est mal nous connaître. Nous avions décidé de nous blinder, d’être forts. De ne rien lâcher. De nous battre jusqu’à la mort. Rien ne pourrait désormais nous atteindre, RIEN. Jamais. Never. Sous aucun prétexte. Même pas quand Crocrotte s’est coincé un autre doigt dans le coffre de la voiture, non, même pas. Tout irait désormais pour le mieux dans le meilleur des mondes, nous l’avions décidé. Et quand nous sommes rentrés de la plage, tous les neuf, avec  des cheveux qui sentent la marée basse et du sable jusque dans la raie, et qu’on a ouvert les robinets et constaté qu’il y avait une coupure d’eau, et appelé la mairie et appris que ce ne serait pas rétabli avant le lendemain midi, et qu’on n’avait même pas une bouteille de flotte pour se laver ou cuisiner, et qu’il était 20 h 30 et que tout était évidemment fermé, est-ce qu’on a craqué ? Est-ce qu’on a paniqué ? NOOOOOOOOOOOOON. Nous étions en vacances. Rien ne pouvait nous atteindre. Pas même un repas à base de pain de mie dans des assiettes sales ni les quelques millions de grains de sables répartis entre la quéquette et les orteils. Pas même le fait de ne pas disposer de chasse d’eau quand on est 9 à se relayer aux latrines. Et quand il a fallu se résoudre à utiliser l’eau froide et trouble de la piscine gonflable des gosses pour tirer la chasse, faire un semblant de vaisselle et se laver, est-ce qu’on s’est dit qu’on n’avait pas de chatte ? Est-ce qu’on a eu envie de pleurer ou d’appeler notre mère ? NON. QUE DALLE. On a pensé à Bear Grylls qui, à notre place, aurait regardé la photo plastifiée de ses proches pour se redonner du courage (objet indispensable à la survie, selon Bear, juste après la pierre à feu et le couteau) (et son propre pipi, évidemment). Et comme nous n’avions pas de photo plastifiée mais au lieu de ça, des enfants en chair et en os, on les a regardés, ces petits anges tout crados qui avaient eu la bonne idée de jouer avec une pince de crabe en putréfaction sur la plage, et qui sentaient donc la pisse d’âne à trois kilomètres, on les a regardé se vautrer sur le canapé en velours avec les kilos de sable qu’ils trimbalaient sur eux et répandaient partout, on les a regardés comme Bear Grylls aurait regardé sa photo plastifiée et on a trouvé la force de tenir le coup. Et on a ouvert la bouteille de Taittinger millésimé qu’on a trouvé dans le bar.

Le lendemain, l’eau est revenue, comme par enchantement. Et l’odeur d’écurie qui flottait dans l’air s’est dissipée, par la même occasion. Avec ce légendaire bon sens qui nous avait jusque là maintenus en vie et sains d’esprit, nous avons décidé d’être une fois de plus philosophes et de tirer des enseignements de cet épisode. Aussi avons-nous décidé que si l’Eternel avait voulu que ces vacances soient des vacances sans eau, il devait en être ainsi. Et comme il aurait été déraisonnable de s’opposer à la providence, nous avons boycotté l’eau jusqu’à la fin du séjour. C’est le caviste du coin qui était content. Et c’est marrant mais j’avais jamais remarqué à quel point le champagne, ça s’accorde bien avec tout, même avec les croque-monsieur.

Et finalement, à partir de là, les vacances ont été plutôt zen. Et on a pris les choses avec philosophie, va savoir pourquoi. Et quand l’un des mômes a failli gerber après avoir fait le malin et gobé trois huîtres d’affilée, par pur sens du challenge, on s’est même pas fâchés. Quand on a passé une heure à cuisiner des gratins de légumes et que les mômes, en bons petits Lorrains, ont chialé parce qu’ils voulaient de la wurst, on n’a même pas hurlé. Au lieu de ça, on a repris une part de beurrée. Et des galettes au beurre salé. Et on a décidé qu’on ne s’arrêterait d’en ingérer que lorsque le beurre aurait remplacé le sang dans nos veines. Mais comme la mutation prenait plus de temps que prévu et qu’on ne rentrait déjà plus dans nos shorts (quelle bonne idée j’ai eu de mettre mon maillot de bain de grossesse dans ma valise), on a décidé de faire un break. Et finalement, on peut dire qu’on s’en est plutôt bien tirés. Et nous n’oublierons jamais que nous devons notre salut à notre assiduité envers Man Vs Wild. Et à Jacquesson n°736.

Le dernier jour, pour fêter le fait que nous soyons encore en vie et pas encore internés en psychiatrie, on s’est dit que c’était après tout une belle journée pour aller consulter une voyante. Et la seule chose que j’en ai retenu est la suivante : peut-on décemment faire confiance à une voyante qui porte des couettes, une bague moustaches rose fluo, qui sort son vernis à ongles Bourjois coloris rose cupcake n°6 entre deux tarots, et qui se fout gentiment de votre gueule en vous faisant remarquer que vous avez un prénom de vieille dame,  précisant toutefois qu’il vaut toujours mieux s’appeler Evelyne qu’Henriette ? Je crois bien que oui. Et cela en dépit du fait qu’une cinquième grossesse me soit annoncée dans les 3 ans à venir.

Au bout de deux semaines, j’étais rudement contente de retrouver ma maison, ma boîte aux lettres pleines de cartes postales (et tant pis pour la contravention pour excès de vitesse à hauteur de Reims) (même si c’est un peu bâtard de me faire raquer 45 € pour 7 km/h de trop, hein), mes tomates enfin rouges, ma bibliothèque et mes gentilles poules. Et telle une vieille dame qui a trop lu le magicien d’Oz, je me suis répétée sans fin « There’s no place like home » en retrouvant l’odeur de mes draps propres et celle du poulailler tout crotté, celle des thés aux agrumes dans le buffet de la cuisine, et le goût des cookies de maman. Et je me suis jurée que je ne quitterais plus jamais ma maison, jamais, et mon vieux mari a fait semblant d’y croire, il est mignon.

Le lendemain, j’ai appris qu’une de mes connaissances était en plein divorce et que sa future ex femme, ayant eu vent de son adultère,  s’était vengée en lui bousillant toutes ses figurines et résines de collection Star Wars. J’en ai conclu que je n’étais décidément pas à plaindre et que les vacances avaient été encore plus pourries et difficiles pour certains.

 

Bon, et sinon, je ne suis pas bégueule et je dois bien reconnaître que ces vacances, c’était tout de même chouette. Et pas seulement parce qu’il y a eu la rediff de la Soupe aux Choux.

 

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