Les bottes rouges

J’en suis à mon dix-huitième litre de tisane hépatique, j’ai avalé douze gélules de charbon végétal, pesté devant deux mentions « piles non fournies » sur des emballages de jouets et je peine à fermer le bouton de mon jean slim : pas de doute, c’en est bien fini des fêtes de Noël pour cette année.

J’étais d’humeur plutôt gaillarde, à l’approche de ces festivités. J’avais même mis une petite robe noire et du gloss rouge pailleté, voyez comme je me laisse pénétrer par l’esprit de Noël. Comme toute l’année durant, j’ai été une enfant bien sage, j’ai reçu quatre cadeaux, très exactement. J’ai reçu un tube de rouge à lèvres rouge et un album de Fritz the Cat qui manquait à ma série Crumb. Un mug « Pour ma soeur adorée«  avec la tête de mon frère dessus (il est comme ça, mon frère). Et aussi l’eau de toilette Paris, qui sent drôlement la femme accomplie je trouve, la grande personne. J’étais toute contente de recevoir ce parfum qui sent la femme sophistiquée et puis mon mec m’a fait remarquer qu’il préfère quand je porte Putain des Palaces et j’ai demandé s’il en préférait l’odeur mais il a répondu « non, juste le nom« , avouez que cela n’a pas de sens. J’en ai profité pour lui demander ce qu’il m’avait acheté, lui, et devinez quoi, il a répondu « rien », sur le ton de l’évidence.

Ca fait trois années consécutives qu’il m’offre que dalle, soit disant parce que les cadeaux, on est au-dessus de ça. Parle pour ta gueule, j’ai envie de dire. Cela faisait huit semaines que je lui faisais un trou dans la tête à force de lui parler de la paire de santiags rouges que je voulais, des santiags rouges pour me faire le même look que Olive Hoover, à une paire de lunettes près. Et à la place de ma paire de santiags rouges, j’ai juste reçu ça : rien. Le bâtard hein (je sais).

Donc tout le monde a eu un peu mal au coeur pour moi et un peu honte pour lui, avant de se mettre à se foutre de ma gueule en me demandant pourquoi j’avais pas mis mes bottes rouges, HA, HA, HA.

Du coup, après le repas, quand tout le monde est parti faire une sieste digestive avant le second round gastronomique et qu’il m’a demandé si je voulais aller faire une petite sieste avec lui (vous voyez le genre), je lui ai dit d’aller se faire cuire le cul et j’ai préféré jouer au Trivial Pursuit. C’est que j’ai la rancune tenace et que je suis un tantinet vieille France, suffisamment, du moins, pour ne pas me remettre si vite de cet affront réitéré en matière de non-cadeau de Noël. Et donc, au lieu de faire l’amour avec mon mari, toute nue avec des bottes rouges, j’ai joué au Trivial en famille, toute habillée et en pantoufles, une partie qui fut, par ailleurs, entrecoupée de conversations et de considérations tout-à-fait intéressantes.

D’abord je me suis engueulée vite fait avec mon père qui s’exprimait au sujet de la chasse et qui expliquait sa théorie selon laquelle, s’il y a de moins en moins de jeunes chasseurs, c’est parce que « de nos jours, les bonnes femmes font tellement chier pour avoir leur bonhomme tout le temps à la maison qu’elles les empêchent de sortir à la chasse le dimanche« . J’ai ri fort en me foutant de lui, j’ai prononcé les expressions « sexisme primaire » et « chasseur de mes deux« , il m’a répondu « ta gueule« , j’ai lancé le dé et je suis tombée sur le camembert violet que j’ai remporté en répondant « éponyme » et ça lui a bien fait la bite. Ensuite, mon frère m’a expliqué que j’avais bien fait d’arrêter les produits laitiers vu que de toute façon, dans le lait, il y a du pus, et là ma mère a demandé « qui veut encore du Tiramisu ? » et j’en ai pas pris. Je me suis plantée sur la question orange concernant la composition d’une mauresque, à cause du sirop d’orgeat, mais comme l’a souligné mon père : « Cette question là, tu peux y répondre que si t’as traîné les bistro de 19 à 25 ans, sans ça t’es d’la baise ».

Toujours est-il que j’ai gagné la partie, avec ou sans bottes rouges.

olivehoover

Après ça, on a encore joué à Cranium, car il faut savoir que notre famille à ceci de spécifique qu’elle considère le jeu de société comme une sorte d’institution, et ce, depuis toujours (et elle en fait de même pour la pastasciutta). J’ai dû imiter Coluche que j’ai très très mal interprété, avec un accent Suisse de surcroît, mais mon équipe a quand même deviné et marqué le point, malgré cette mauvaise prestation, mettons cela sur le compte du miracle de Noël (ou de l’alcool, allez savoir). Ensuite j’ai dû modeler un microscope en pâte à modeler et j’ai gueulé très fort  en modelant, tandis que maman s’évertuait à deviner de quoi il s’agissait, proposant tantôt « poteau », tantôt « godemichet ». Ce coup-ci, la magie de Noël nous avait quitté et on n’a malheureusement pas marqué le point. Finalement, mon père a fait perdre l’équipe adverse en insistant sur le fait que la truffe n’était pas un champignon mais un tubercule et ces cons, ils l’ont suivi et nous ont refilé la victoire de justesse. Je me suis bien foutu de sa trogne en faisant la danse de la victoire et il m’a dit calmement, « t’es aussi con que ma bite est mignonne », faut dire qu’il aime pas bien perdre, papa.

Et bref, j’ai passé deux jours à beaucoup jouer, à beaucoup insulter mon mec (pas tant que ça à vrai dire), à porter des escarpins noirs et des Doc Martens rognées au lieu de santiags de cow girl assorties à mon liptsick, à manger du gras et à boire des bulles et à voir des enfants se croire ivres sous l’effet du Champomy (instant toujours magique). J’ai mis deux heures à monter une maison de poupées, deux jours à finir les restes dans le frigo, je me suis planté une perruque de Playmobil dans la plante du pied droit et aujourd’hui, je crois pouvoir dire qu’il était vraiment temps que ça s’arrête car j’en ai plein le sac.

Pour me rétablir de tous ces excès et pour me remettre les idées en place, j’ai décidé de me recentrer sur moi-même, de m’enduire le dos de Vicks Vaporub et de ne plus sortir de chez moi pendant trois jours minimum (sauf une fois pour aller au supermarché). J’ai mangé une soupe aux carottes, au miel et au gingembre. J’ai reçu une chemise à jabots tellement chouette que j’ai envie de la mettre tout le temps (l’ennui c’est qu’elle est sans manches et qu’il fait un tantinet frisquet, même si ce mois décembre a des airs de mois d’avril avec ses températures si douces) (un mois d’avril lorrain, j’entends). J’ai essayé de faire des siestes sans jamais dormir mais en pensant beaucoup. J’ai notamment repensé au début des années 2000 quand j’étais étudiante en Lettres, que j’écoutais en boucle London Rain d’Heather Nova et que je me faisais des films sur d’improbables rencontres amoureuses passionnelles (tout ça pour finir par épouser un type qui n’offre même pas de cadeau de Noël, j’vous jure). J’ai repensé à ce jour du mois dernier où j’ai croisé par hasard mon ancienne meilleure copine et où elle a fait semblant de ne pas me voir avant de s’en aller. Ca m’a filé un coup au moral mais comme j’ignore pourquoi elle me hait, je m’en suis remise à cette phrase d’Aristote (ou  peut-être de Ringo Starr) qui dit que quelqu’un qui n’est plus ton ami ne l’a jamais été. J’ai aussi contemplé les gens autour de moi et je me suis demandée si inévitablement, les gens ne finissaient pas par se haïr pour les mêmes raisons qui, au départ, les avaient poussé à s’apprécier mutuellement. J’ai aussi acheté beaucoup de livres, encore, car en ce moment je n’ai envie que de ça ou presque : me caler dans un fauteuil avec des livres et une théière et apprendre un tas de trucs sur un tas de sujets. J’ai  bloqué sur un livre qui s’intitule Eden : la vérité sur nos origines et qui parle des Sumériens. Je me suis endormie à côté de mon mec qui lisait une revue sur la science et le paranormal et qui m’a quasi réveillée pour m’apprendre que les Windsor et les Bush étaient issus d’une branche extra-terrestre reptilienne, le scoop. J’ai eu un coup de flippe nocturne (sans rapport avec les aliens reptiliens) et j’ai chopé un chapelet pour me rendormir. Le lendemain, j’avais des tâches rouges partout sur la main droite et j’ai cru à un coup du démon mais en fait c’était juste les perles de mon chapelet en bois de rose qui avaient déteint. J’ai enfin vu Kick Ass 2 et je l’ai trouvé vachement moyen (mais nom de Dieu, ce que j’aimerais me déguiser en Hit-Girl rien qu’une fois). J’ai expliqué à mon enfant de 18 mois qu’il était temps qu’elle me lâche le sein et j’ai bon espoir qu’elle arrête de téter avant ses 12 ans. J’ai fait trois heures de repassage d’affilée et regardé Little Miss Sunshine pour la sixième fois en pleurant, encore (j’avais hésité entre ça et Juno). J’ai regardé un documentaire sur le mythe des géants et beaucoup trop de zappings pas drôles. J’ai oublié d’acheter des cotillons pour la Saint Sylvestre. Et je crois qu’il est grand temps de passer à 2014 pour remettre un peu d’ordre dans tout ce merdier.

 

littlemisssunshine