There’s no place like cambrousse

Quand j’ai fermé mon petit magasin, j’avais mis un écriteau sur la vitrine qui disait : « Partie élever des vélociraptors à la campagne« . Ce qui était ma foi parfaitement vrai, à quelques vélociraptors près.

Personne ne veut croire qu’un citadin interrompe son business pour aller élever des poules ou des dinosaures à la cambrousse. C’est le genre de trucs qu’on ne voit que dans les reportages du câble où Priscilla, strip-teaseuse de 28 ans, laisse tout tomber pour ouvrir un poney club, et tant pis pour les pourboires dans la raie des fesses.

Dans la vraie vie, les gens qui abandonnent tout pour vivre d’amour et d’eau fraîche sur un tas de fumier, je ne pense pas qu’il y en ait des masses. Le coup classique du « Je vais tout plaquer pour aller élever (au choix) des chèvres dans le Larzac / des pingouins sur la banquise / des pangolins en Ouganda« , les gens aiment bien le sortir à tout va, c’est leur façon à eux de dire « J’ai envie de couper la tête de mon patron, de lui chier dans le cou et de changer de vie pour de bon mais en vérité, j’aime trop mon salaire et mon tailleur the Kooples pour renoncer à quoi que ce soit« . En plus aimable, ma foi.

Soyons sérieux, peu de gens seraient près à tout plaquer, comme ils disent, pour torcher le croupion des poules dans une basse cour dégueulasse et vendre des confitures sur le marché. La vie rurale digne des jardins du petit Trianon, ça fait rêver, mais la vraie vie de bouseux, celle qui rapporte pas un rond, qui crotte les bottes en plastique et qui veut que le sol de ta maison soit toujours dégueulasse, cette vie là n’intéresse pas grand monde, du moins pas de façon sérieuse.

Alors quand je croise des gens qui me demandent « Heeeey, mais qu’est-ce que tu deviens ?! » et que je réponds « J’élève des poules« , ils rient très fort comme si j’avais fait la meilleure blague du monde et cela me vexe fortement. Car j’élève des poules en vrai. Quelques unes hein, pour le fun (et la gloire). Et  ça me convient bien d’avoir ma dizaine de gallinacés à qui je donne des prénoms et que j’engueule parfois comme mes propres enfants (vous auriez dû voir comme j’ai recadré Nina Hagen le jour où elle a déterré tous mes bulbes de printemps) (elle et moi, on s’est plus parlé pendant dix jours). En fait, la vie de bouseuse, ça me convient même parfaitement bien. C’est que je suis quasiment née dans la sciure, je vous le rappelle, élevée au grand air et nourrie aux pissenlits. Et comme on dit chez nous : bouseuse un jour, bouseuse toujours. T’as beau faire tes expériences dans la grande ville, arrive un moment où l’appel de la verdure l’emporte sur tout le reste et où t’échangerais volontiers tout ton dressing contre une parka Queschua et des mitaines.

Ca fait donc pas loin d’un an que j’ai renoncé au commerce en ville pour me replier dans ma maison à la campagne. Avec des péquenauds partout, des voisins qui jardinent 12 heures par jour (quelle drogue prennent-ils pour être aussi efficaces et n’avoir aucune mauvaise herbe sans utiliser de Roundup ? Voilà qui m’intéresse au plus haut point), et l’envie de me mettre à parler comme une petite mémère en expliquant que la campagne, la nature, tout ça, ben c’est ça la vraie vie, qu’on a besoin de rien d’autre, mais ça fait tellement ringard de déblatérer de tels clichés et des dictons sur la météo que ça va finir par me donner des airs de vieille conne et… oh wait, mais en fait c’est parfait.

Alors oui je sais, élever des poules et planter des fraisiers, c’est un tantinet ringard. En même temps, est-ce que j’ai des leçons à recevoir de la part de dégénérés qui se connectent tous les jours à Farmville ? Je ne pense pas.

Et puis bon, faut pas croire hein, nous aussi, gens de la campagne, on a des trucs cool à raconter.

Par exemple y a deux jours, je me suis commandé des coqs. Mon vieux mari a gueulé « Qu’est-ce que tu fous encore avec la carte du compte commun derrière ton écran ? T’es encore sur sephora.fr ? » mais j’ai dit « Que nenni, je me commande deux coqs et des nouvelles poules de race alors fous-moi la paix« . Et pour le prix d’un flacon de lotion hydratante La Prairie (« qui déride pas plus les rides que si j’en mettais sur la peau de mes couilles », comme dirait papa), j’ai pu m’acheter quatre nouveaux volatiles donc une poule Leghorn qui pond des œufs blancs, oui je sais, pour vous ce n’est qu’un détail mais pour moi ça veut dire beaucoup.

Je cultive une obsession pour les œufs blancs depuis 1988, année où j’ai vu pour la première fois L’histoire sans fin et les Gremlins. Depuis que j’ai remarqué que le père de Bastien se faisait un cocktail matinal à base d’œufs à la coquille blanche mixés avec du jus d’orange, et que l’egg cracker Peltzer s’en prenait également à des coquilles immaculées.

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A sept ans, j’avais jamais vu d’œuf à coquille blanche ailleurs que dans les films américains. Les œufs blancs, c’était un peu ma huitième merveille du monde, au même titre que le beurre de cacahuète : ce truc qui existe pour de bon, puisque les films américains le prouvent, mais qu’on ne trouve dans AUCUN supermarché français, nom de Dieu (oui, jeune lecteur, je suis une vieille femme, j’ai connu l’époque où le beurre de cacahuètes ne se trouvait pas en France) (c’était juste après le Néolithique, je vous dis pas). Ainsi, un après-midi de 1988, en mangeant une tartine de Saint Hubert 41 dans mon pull en jacquard Calamine, je me suis fait cette promesse : celle d’avoir un jour une poule qui pondra des oeufs à coquille blanche, oh yeah.

Voyez une fois encore comme j’ai des joies simples.

Alors voilà, j’ai acheté un coq et une poule, parce que c’est mon truc à moi, d’avoir des bébés, qu’ils soient humains ou poussins (on va pas chipoter).  Comme ils sont parfaitement blancs, je les ai appelés Noiraude et Blackbeard parce que j’aime les paradoxes.

 

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Autre cool fact de ces dernières semaines : j’ai commencé mes cours d’apiculture. J’ai dit à tous mes potes « Hé les copains, je fais une formation apicole ! » et ils m’ont répondu « Ah, une formation à picole ! Y aura du Ricard ? » et j’ai même pas ri parce que je suis pas d’humeur à plaisanter avec les abeilles en ce moment, je prends le sujet beaucoup trop au sérieux.

Ca faisait quelques mois que ça me travaillait, cette histoire de ruches. Pour tout dire, je venais de terminer mon troisième pot de miel du mois et je me suis écriée « Holy shit, mais oui c’est bien ça, il faut que je me mette à produire mon propre miel ! » (déjà que je produis mon propre lait hein, ça permet de se faire des laits chauds au miel gratis) (si on aime le lait maternel, soit). Imaginez, une ruche, ça fait au minimum 10 000 abeilles auxquelles trouver des petits noms, je ne vous raconte pas les possibilités. Alors je me suis lancée et depuis un peu plus d’un mois, je passe mes samedis après-midi sur une chaise cagneuse, dans une maisonnette humide où il fait frisquet, à écouter des apiculteurs qui, tels des maîtres d’école, me parlent d’essaimage, de parthénogénèse, de couvain, et nous proposent des TP autrement plus drôles que ceux des cours de technologie au collège comme par exemple fixer une feuille de cire sur un cadre de ruche avec un transformateur. Oui je sais, dit comme ça, ça vend pas tellement de rêve mais moi en tous cas, ça me passionne. Comme si à 30 berges passées et après un parcours professionnel et personnel se résumant à l’expression « n’importe quoi », je venais de trouver LE truc qui me convenait le mieux. La combinaison gosses / poules / abeilles / jardin / cambrousse venant éclipser tout le reste. Et le besoin irrépressible de me répéter : « On est cons des fois hein ? On passe à côté de l’essentiel à trop vouloir tout et n’importe quoi ? » (quand je vous le dis que je suis un vieux papy).

 

Alors il y a quelques jours, mon père et moi, on s’est aventuré dans la Meuse profonde, pour acheter des ruches d’occasion à un ancien apiculteur. On a été reçu par un vieux Monsieur à qui mon père a demandé « Comment allez-vous ? » et le petit vieux à répondu « Mal. Je déprime. », je vous dis pas comme c’était la grosse ambiance. Le vieux nous a conduit au rucher en nous parlant du divorce de sa fille, ça aussi c’était fun. Comme en plus il pleuvait et qu’on s’était fait flasher à 60 sur une section de route limitée à 40, laissez-moi vous dire qu’on était ravis d’être venus jusque là, papa et moi, pour entendre ce pauvre diable nous raconter son arthrose et son chaos familial. Mais bon, y avait les ruches au bout du chemin. Et ce vieux qui répétait dépité qu’il avait 80 balais et que rien ne serait jamais plus comme avant. Il nous a laissé choisir nos ruches et ça m’a mise un peu mal à l’aise de les inspecter en retournant les cadres dans tous les sens, pendant qu’il racontait comment il avait été obligé d’interrompre son activité, à cause du terrain qui appartient à son ex-gendre, et puis à cause de cette foutue vieillesse qui vous empêche de faire quoi que ce soit. Alors j’ai fait vite, j’ai pas voulu chipoter, j’ai même pas vu que j’embarquais une ruche dont le corps était tout pourri, mais c’est pas grave. On a raccompagné le vieux jusque chez lui et on est parti avec ses ruches, et on avait beau les lui avoir payées par chèque (« j’espère qu’il est pas en bois« , qu’il m’a dit, dans un nouvel élan de pessimisme), on avait un peu l’impression de les lui voler. Il les a regardées partir sous la pluie, à l’arrière du pick up et ça m’a foutu mal à l’aise. Je me suis demandée si moi aussi, un jour, je chialerai intérieurement en regardant des inconnus embarquer pour trois francs six sous tout l’équipement qui m’est devenu inutile, à défaut d’être physiquement capable de m’en servir (« rendez-moi ma motobineuse, fils de putes !« , que je leur hurlerai en les regardant partir). Combien d’années avant que mon père, lui aussi, se mette à sentir la vieillerie s’installer, et à peiner à empiler les stères de bois dans ses forêts ? Est-ce que lui aussi un jour répétera en boucle, comme une sorte de mantra, que 80 balais, c’est quasi la mort, que quand le corps ne répond plus, y a plus rien à foutre ici bas ?

Ca m’a un peu abîmé le moral tout ça, cette image du vieux bonhomme qui nous regarde embarquer les ruches une à une depuis son abri en tôle, la mort dans l’âme. J’ai raconté ça à mon pas-si-vieux mari dont le hobbie est de ne rien faire (et il s’y adonne avec passion, croyez-moi) et j’ai eu envie de le secouer en lui hurlant de se bouger, de se sentir vivre, car un jour viendra où il sera condamné à subir sa carcasse vieillissante sans rien pouvoir y faire, lui aussi. Mais il a pas eu l’air perturbé pour un rond et il a dit que de toute façon, à part danser dans les concerts punks, y a pas trop d’activité physique qui lui manqueront quand il sera vieux. Des fois ce type m’épate, je vous jure.

Et bref, tout ça pour dire que j’ai toujours pas de miel ni d’œufs à coquille blanche mais que je pense qu’on tient le bon bout. Car si la bise perd son chapeau, il fera beau.

 

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21 thoughts on “There’s no place like cambrousse

  1. Eh bien si, moi je trouve que « ça vend du rêve », cette reconversion ! Bravo d’avoir eu le cran de faire ce choix, ainsi que pour cet bel et drôle article qui donne à méditer …

    • Toi tu dis ça parce que t’as jamais vu mon OOTD en jogging Queschua et sabots de jardin en plastique… 😀

  2. Eh bien je ne savais pas que le beurre de cacahuète se trouvait en France, sacrebleu! Ne me remercie pas pour ce commentaire fascinant, moi en revanche, je te remercie pour ta prise que j’aime grandement lire!

  3. Moi j’ai des oeufs blancs! ce sont des oeufs de cane, ils n’ont presque pas de blanc mais un jaune énorme, parfait pour les gâteaux, les crêpes…
    Cet été on a eu 17 poussins.
    mais bon les canards ça salope pas mal la basse-cour.

  4. moi aussi j’ai tout plaqué pour la campagne depuis près de 9 ans et sans regrets, j’ai moins de besoin, je me contente de peu, les envies de superflu évaporées et cela de plus en plus avec les années. ceux qui te dise que tu es folle sont des envieux qui n’ont pas les couilles de le faire.
    Les oeufs, le miel, huummmmmm de la bonne pâtisserie en perspective!!

  5. Bonjour, j’ai ri de bon matin en lisant votre article ! … ça fait beaucoup de bien ! j’aime beaucoup votre humour et votre dérision, très sincèrement. Si vous voulez présenter vos belles cocottes aux oeufs blancs sur mon blog (et les autres aussi bien sûr)… j’en serais ravie :). Contactez-moi si cela vous dit : isabelle@poules-club.com

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