Home alone

Je n’ai jamais compris pourquoi les jours de rentrée étaient toujours pluvieux. C’est dommage pour les souliers neufs et les pantalons trop grands achetés une taille au-dessus sous prétexte qu’on n’est jamais à l’abri d’un pic de croissance en plein milieu du second trimestre.



pluie

 

J’ai vu ma première née partir prendre le bus pour la ville, toute seule dans ses Nike turquoises, le visage à demi enfoui sous une insolente masse de cheveux et la dégaine négligée dans sa veste en jean trop large. Et ma dernière née s’arracher à mon utérus en me faisant coucou à travers la vitre du car scolaire, avec un sac à paillettes sur le dos et des tresses asymétriques. Et puis, entre ces deux-là, mes garçons qui peinent de moins en moins à porter leurs gros cartables et qui déjà se lassent de remplir leurs poches de billes et de minuscules briques en plastique.

J’ai pris environ 25 ans en un peu plus d’une heure. Ca s’est déroulé dès 7 h 10 et ça s’est terminé quand je me suis retrouvée toute seule au beau milieu de ma cuisine, parmi les bols sales et les effluves de chocolat chaud, sans plus aucun enfant pour venir se blottir contre moi avec les yeux encore tout collés de sommeil, ni pour enfouir ses pieds encore tièdes dans un pli de mon grand gilet. Et ce fut vraiment, vraiment très désagréable, cette sensation d’être à la fois vieille, privée de ses repères et puis subitement seule au monde.

trumanshow

Pour la première fois depuis onze ans donc, il n’y a plus aucun enfant dans la maison le matin, juste mon chien narcoleptique et mon chat snob qui me lorgne du coin de l’oeil en attendant le moment de venir lécher les dernières gouttes d’Earl Grey et de lait au fond de ma tasse.

Voilà, j’ai cessé d’être indispensable 24 heures sur 24, j’ai tout ce temps libre pour moi (enfin, trois heures et quart chaque matin, ne nous emballons pas) et comme je ne suis pas loin de déprimer en ressortant les albums de naissance des rejetons, j’ai décidé de m’attaquer à tous ces projets que je passe mon temps à reporter depuis dix ans. Et puis aussi, à remplir mon temps d’un tas d’activités que j’ai eu envie de faire au cours des dernières années en me disant alors que je n’avais pas le temps.

Du coup, je fais beaucoup de choses bizarres. Ou excitantes. Voire même les deux à la fois.

Comme me préparer à l’apocalypse. Vous savez combien ça m’obsède, l’apocalypse. Alors je rédige un petit cahier plein d’astuces et de statistiques pour savoir que faire quand la fin du monde se présentera. Comme par exemple transformer une sucette Chupa Chups en arme de défense et crever les yeux de mes assaillants (je vous jure, j’ai vu ça à la télé). Mais ça va hein, je vais bien.

J’ai contacté un enseignant pour prendre des cours de piano, parce que ça fait environ 25 ans que je veux jouer du piano, mon principal objectif étant de savoir jouer Theology Civilization et quelques autres trucs cool.

Je me suis aussi commandée une flûte en bois pour apprendre à jouer les airs de Conan, bien sûr, et aussi du Seigneur des Anneaux, tel un vaillant petit hobbit nostalgique de la Comté. Ce qui sera drôlement utile après l’apocalypse, quand on n’aura plus d’Itunes ni de chaîne hi-fi. Riez, riez, vous serez bien contents de m’entendre jouer de la flûte au coin du feu en mangeant des asperges sauvages et, quand les survivants cannibales viendront vous séquestrer pour vous manger la jambe droite, ça vous aura bien rasséréné d’entendre un dernier air de pipeau avant de finir dans un garde-manger humain.

J’ai aussi eu envie de m’acheter des cyclamens, des blancs et des roses, et de reprendre le crochet. Je me fabrique un châle de hippie beaucoup trop coloré pour protéger mon vieux corps du froid et de la déprime. Bientôt une rubrique crochet sur le blog, qui sait, on approche peut-être du point de non retour.

J’ai fini d’aménager ma terrasse, avec un lit d’extérieur sur lequel on s’entasse tous les six pour regarder les étoiles et les chauve-souris ainsi que ma véranda qui ressemble maintenant à un vrai petit bureau. Pour l’instant, c’est un bureau témoin qui ne sert à rien d’autre qu’à faire joli ou à prendre des photo Instagram de mon chat (pas le snob, l’autre, celui qui sait dire « maman » et qui vient me ronronner sur la tête chaque matin à quatre heures précises). Mais bientôt c’est promis, je m’y installerai pour travailler pour de vrai.

Car guess what, j’ai décidé d’écrire enfin pour de vrai.

Fini les chroniques nounouilles et autres conneries, je m’attaque enfin à de vrais trucs. J’ai terminé un conte pour enfant et entamé une histoire fantastique pour ado mais surtout, j’ai commencé à écrire mon vrai roman, celui que je cogite depuis environ huit ans en me disant que je suis pas mûre pour commencer à le rédiger et que ce n’est jamais le moment. Sauf que cette fois, ayé je m’y suis mise. Et mes lecteurs tests, qui ont juré avec leur sang d’avoir un avis objectif et sans pitié  (genre « y a pas d’amitié qui tienne ! ») ont dit que c’était vraiment bien, du genre ohlala magne-toi de nous écrire le prochain chapitre, et ajouté qu’ils mettaient leur bras à couper que j’allais assurément trouver un éditeur avec cette histoire-là. Et du coup je flippe et j’imagine tous ces bras d’amis tomber un par un sous un couperet en cas d’échec. Ca me met une méchante pression, je vous dis pas.

J’ose pas encore chercher d’éditeur vu que conformément aux préceptes de Fox Mulder, je ne fais confiance à personne. Ce qui, pour sûr, n’aide pas à conclure des affaires mais que voulez-vous, on ne se refait pas. Et puis parce que pour le moment, je ne suis tombée que sur des éditeurs qui 1) font des fautes d’orthographe (et peut-on décemment faire confiance à un éditeur qui fait plus de quatre fautes d’orthographe par email ?) 2) ont des statuts professionnels très étranges du genre pas-vraiment-éditeur-mais-pas-complètement-freelance-et-plus-ou-moins-rattachés-à-une-maison-d-édition-très-prometteuse-même-si-pour-l-instant-elle-publie-rien  3) n’ont pas de budget pour rémunérer les auteurs mais qui tentent de me convaincre que hey, l’important c’est d’avoir son nom sur la couverture et d’être patient 4)  m’encouragent à écrire plutôt des textes courts et des vannes pas drôles pour sortir un petit bouquin qui se vendra trop bien aux caisses des grands magasins.

Bref.

J’ai aussi passé beaucoup de temps dans mon jardin, avec mon père qui m’enseigne tout. Et mon chat snob qui fait caca au beau-milieu des plants de Mara des bois. J’ai assisté pour la première fois de ma vie mon père dans l’abattage, le plumage, le vidage et la préparation des volailles du poulailler familial et ça m’a serré le coeur, surtout quand il a voulu ébouillanté des cailles qui n’étaient pas tout-à-fait mortes. Heureusement que j’ai pleuré et hurlé sinon je vous jure qu’il faisait un carnage (il est comme ça, papa). Je m’estimais vraiment plus coriace que ça, comme quoi, on se trompe facilement sur ses propres limites.

Et je continue d’élever mes oiseaux, surveillant mes poules couveuses, mes naissances de poussins, et réorganisant mes poulaillers. Maintenant que je n’ai plus de bébés humains à couver, je fais naître des bébés à plumes, on compense comme on peut, que voulez-vous.

C’est plutôt marrant de repenser que quand j’ai dit que je fermais mon magasin et que je quittais la ville pour aller élever des poules et des abeilles, tout le monde a cru que je faisais une énième blague. Alors que c’était complètement premier degré. Bon ok, j’avais aussi dit que j’allais élever des vélociraptors et ça oui, c’en était une, de blague. Mais attendez que je trouve des oeufs fécondés de dinosaures en vente sur leboncoin.fr et là, vraiment, ça va chier.

Tout ça pour dire que depuis que j’ai tout ce nouveau temps libre, j’arrête pas de faire mille et un trucs, pour la plupart  bizarres ou inutiles. Et cela inclut le port de bottines à paillettes.

Bref.

Dire que j’ai redouté ce fatidique jour de rentrée et que j’ai eu peur de m’ennuyer alors qu’aujourd’hui, me voilà à deux doigts de me faire des cocktails chiadés pour me mettre des cuites toute seule ou de m’inscrire à un cours de claquettes.

6 thoughts on “Home alone

  1. 2, 3 trucs comme ça en passant : si j’étais née américaine je serais sûrement survivaliste en train d’isoler mon tunnel creusé par moi même dans mon jardin. Heureusement je suis née dans le 93 donc je lis des histoires de fin du monde et d’invasion zombie mais je n’ai pas d’arme à feu.
    Je suis ultra fan de littérature jeunesse et ados, j’y passe un temps et un fric fou, je suis dispo en public test avec plaisir et bave aux lèvres.
    Je suis en voie de ne plus manger d’animaux du tout (même ceux qui logent avec passion dans mon panier bio et local) donc je ne me prononce pas sur la partie où tout le monde finit ébouillanté.
    Hâte d’avoir l’occasion de te lire, forza !

    • J’ai une théorie selon laquelle en cas d’apocalypse y aura plus aucun végétarien (et j’espère qu’y aura pas trop trop de survivants cannibales). Je n’ai pas non plus de bunker, c’est le gros point faible de mon zombie plan. Mais hey, on a lu Max Brooks merde, on peut s’en sortir !

      • Ah mais en cas d’invasion zombie je bouffe du ragondin si nécessaire ! J’ai essayé de convaincre une de nos amies communes que Max Brooks avait écrit un des livres les plus politiques de ces dernières années et un des plus intelligents mais j’ai échoué lamentablement.

  2. comme je t’envies avec tes 3,25h de temps pour toi! fais en bon usage mais je vois que tu n’as pas besoin de ce conseil à la con.

  3. L’apocalypse, je ne sais pas mais il est fort probable que pour des temps pas forcément si lointains un coin avec un bon jardin, des abeilles et des poules sera un plus conséquent, pour ne pas dire vital ; bien sûr, il faudra de bons flingues pour protéger le tout (les cochons pouvant augmenter le risque, ah, ah, ah).

    J’ai abandonné Barjavel à la page 150, pas pour moi ; je suis retourné faire de la lecture aux vieilles ; les fachos commencent à m’ennuyer sérieusement (me reste plus rien, j’ai fait tout le spectre) mais il m’en restera bien une ou deux conneries ; depuis quelques jours -mon anniversaire, en fait – ça va plutôt mieux, je touche du bois.

    Bises, etc.

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