My favourite book of all time #6

Oui je sais, je suis un tantinet à la bourre.

Il faut dire que j’ai été très occupée à gérer mes états d’âme postérieurs au nouveau format apparemment très contrariant de ce blog. Ce coup-là, j’ai presque cru qu’on allait me tondre. Mais maintenant, ça va mieux, j’arrive même à me regarder dans une glace et à me pardonner d’entamer le RSA de mes lecteurs de 2 € par mois.

J’ai aussi pris du retard pour cause d’obsessions relatives à l’élevage des lapins. Quand c’est pas les châles en laine ou les granny squares, c’est les lapins nourris à la luzerne, et pour citer mon vieux père, il faut toujours que j’ai une nouvelle connerie en tête.

Du coup maintenant je confectionne un peu moins de châles au crochet et j’élève des lapins, au grand désespoir de mon père qui ne comprend toujours pas à quoi ça sert d’avoir des lapins si c’est pas pour les bouffer. J’ai renoncé à essayer de lui parler de cet étrange syndrome que je développe depuis que je sais que je n’aurai jamais plus d’enfants et qui consiste à adopter tous les animaux que je croise, y compris et surtout les moches et ceux dont il n’y a absolument rien à tirer.

Mais au milieu de tout cela, j’arrive encore à lire. Moins que je ne le souhaiterais mais c’est comme ça, on n’y peut rien. Quand les jours redeviendront trop froids et trop pluvieux et que je passerai moins de temps à débattre du sens de la vie avec mes poules et mes lapins, je suis convaincue que je me remettrai à lire ardemment et qu’il n’y aura plus, au beau milieu de mon salon, cette pile de livres à lire qui jamais ne diminue.

Il y a quelques semaines de cela, donc, bien avant que je ne devienne adepte du crochet numéro 6, de la laine « magic wool » et des lapins  sablés des Vosges, j’ai entrepris de lire La maison des feuilles de Danielewski.

Je crois bien que ce livre fait partie des choses les plus perturbantes qui m’aient été donné de lire à tel point que je me suis longuement demandée si je devais le chroniquer ou non. Parce que j’ai le vif sentiment de n’avoir rien compris à ce bouquin, d’être passée à côté d’à peu près tout, du génie de l’œuvre et de tout ça, et qu’au final, j’ai l’impression de n’avoir pas grand chose à dire de cette histoire-là. Et dans le même temps, j’ai l’impression que je pourrais en parler pendant des heures (oui je sais, c’est n’importe quoi) et d’assumer que j’ai envie de dire que ce livre est à la fois un des pires trucs et un des meilleurs trucs que j’ai jamais lus. Ce qui est certes très étrange mais hey, laissez-moi vous dire que ce livre-là est précisément des plus étranges ou, dans tous les cas, très inhabituel.

Johnny, un zonard de Los Angeles, est appelé une nuit par son ami Lude au sujet d’une drôle d’histoire : le voisin de ce dernier vient de mourir et il tient à ce que Johnny vienne jeter un œil à l’appartement du défunt. En visitant le logement du vieux Zampano, Johnny y découvre des milliers de mots griffonnés un peu partout comme si le vieil homme avait été pris d’une inexplicable frénésie d’écriture et surtout, un manuscrit, celui d’un essai consacré au Navidson Record, un home movie dans lequel le photo reporter Will Navidson filme l’emménagement de sa propre famille dans leur nouvelle maison.

Johnny se met donc à lire et étudier ce manuscrit avec le plus grand sérieux, découvrant que l’œuvre sur lequel porte l’essai n’a jamais existé, ce qui ne le guérit pas de l’obsession qu’il voue désormais à l’étrange texte, un essai interminable enrichi de non moins interminables notes de bas de page. The Navidson Record n’est pas seulement un portrait de famille, il est aussi l’occasion de s’attarder sur la fameuse maison victorienne des Navidson, une maison dans laquelle des pièces apparaissent du jour au lendemain, où l’on découvre subitement un nouveau couloir qui ne mène nulle part, une maison qui, une fois mesurée, se révèle être plus petite à l’extérieur qu’elle ne l’est en réalité à l’intérieur.

Bref, l’histoire est chouette. Et fout les jetons. Mais je dois bien reconnaître que ce livre m’a collé des migraines à n’en plus finir. Que je l’ai balancé une bonne douzaine de fois dont trois fois violemment contre le mur de ma chambre dans un florilège d’insultes (j’insulte très régulièrement les auteurs des titres que je ne parviens pas à lire, même avec la meilleure volonté). J’en ai beaucoup voulu à Danielewski d’abord, d’avoir écrit un truc aussi imbuvable mais très vite, je me suis rendue compte que c’était à moi seule que j’en voulais, moi incapable d’accueillir et d’apprécier le génie d’un roman aussi hors norme, comme si à chaque minute de ma lecture, j’avais conscience d’être en train de passer totalement à côté d’un truc, ce qui a généralement l’art de me frustrer et de me mettre de très mauvaise humeur. Un peu comme quand tout le monde rit à une blague que vous êtes le seul à ne pas comprendre. C’est fâcheux et contrariant. Mais de la même façon que je m’emploie généralement à essayer de comprendre la chute d’une blague à laquelle il m’arrive d’être la seule à ne pas rire, j’ai fait tout mon possible pour essayer de comprendre et cerner cette œuvre-là.

Bon, il faut quand même savoir que La maison des feuilles ne ressemble à aucun autre livre avec sa mise en page complètement déroutante et ses enchaînements continus entre récits et annotations de bas de page. Sur certaines pages, des dizaines de lignes. Sur d’autres, un seul mot. Une typographie qui change sans arrêt. Parfois, pas un mot, rien que du vide. Une portée vide. Des notes de musique. Des mots à nouveau. Des passages écrits à l’endroit, d’autres à l’envers. Des phrases barrées. Des textes collés au beau milieu du récit. On retourne le livre dans tous les sens. On lit une note de bas de page qui subitement se révèle être non pas une note mais le récit. On passe d’un récit à un autre sans prévenir au cours d’une note de bas de page qui n’en finit pas et très vite, on ne sait plus très bien on donner de la tête. Et sans conteste, il doit y avoir un certain génie dans la folle entreprise que fut l’écriture de ce livre (best seller mondial d’après ce que j’ai cru comprendre) néanmoins, j’ai rarement lu quoi que ce soit d’aussi déstabilisant et d’aussi indigeste. Mais hey, c’est fait exprès, me direz-vous, sans blague, vous avez trouvé ça tout seul ? Oui, cela, ça ne semble pas faire de doute. Et ça marche très bien. Puisque, assez vite, on se sent assez proche du narrateur qui lui-même pète un câble à force de trop lire et relire et étudier et essayer de comprendre ce drôle de manuscrit qui l’obsède. On vit sa descente dans la folie à mesure qu’on ingère ces lignes déroutantes écrites en spirale ou condensées dans un coin de page blanche. Et pour le coup, on peut dire que c’est très réussi, cette mise en page qui nous donne l’impression de perdre la tête, comme le narrateur. Seulement voilà, là où d’autres ont été subjugués par cette expérience littéraire hors norme (et je dis cela sans ironie, je pense vraiment que ce livre est tout à fait inédit dans ce genre et que plus qu’une lecture, il s’agit d’une expérience à part entière), je crains bien d’être passée complètement à côté. J’ai trouvé ça si laborieux à lire. Et plus d’une fois j’ai abandonné ma lecture en me demandant : « A quoi bon lire un livre qui me donne mal à la tête ? ». Et au final, ma conclusion me laisse moi-même affreusement perplexe et mal à l’aise puisque je suis quasiment infoutue de trancher et de dire si, en définitive, j’ai adoré ou détesté ce livre. Du coup je ne vois qu’une solution : lisez-le et revenez par là qu’on en débatte. Quant à moi, peut-être bien que je retenterai une nouvelle lecture quand je serai une grande personne et que je serai pleinement capable de vivre l’expérience de La Maison des feuilles sans avoir envie d’arracher des pages ou de sauter 50 pages avant de passer à la suite.

maisondesfeuilles

Alors vu que je ne suis pas très douée pour les vraies expériences littéraires qui requièrent de la maturité, de l’intelligence et tout un tas d’autres trucs qui me font défaut, j’ai décidé que ça me ferait le plus grand bien d’embrayer sur un truc vraiment très accessible, genre sur un livre pour enfants. Et ça tombait drôlement bien puisque le lendemain, je recevais une carte postale du dessin animé Anastasia adressée par une Thaïlandaise répondant au nom de Bird (mais comment savoir s’il s’agit bien de son vrai nom). Par une journée ensoleillée où le thermomètre affichait 34 degrés en plein après-midi (en Thaïlande, pas en Lorraine hein), Bird m’a confiée que son livre préféré était Cheval de guerre de Michael Morpurgo, puis elle a collé cinq timbres et un sticker pizza et m’a dessinée un petit soleil au stylo vert avant de poster sa carte.

Oui je sais ce que vous allez dire : que vous avez déjà tous vu le film.

Alors il y a une chose qu’il va falloir que je vous signale une bonne fois pour toutes : je suis le genre de filles qui n’est jamais au courant de rien en ce qui concerne le cinéma, les séries TV et tout ce qui se passe généralement de novueau sur le grand ou le petit écran. Moi, j’allume essentiellement ma télévision pour regarder Food Factory, l’émission la plus hypnotique qui soit, histoire de regarder des boîtes de sauce chili défiler par milliers sur des tapis roulants avant d’être conditionnées par lots de 6 et expédiées dans un hangar. Et j’ai systématiquement trois ans de retard sur toutes les bonnes séries et sur les films incontournables  qu’il ne faut manquer pour rien au monde. Alors l’autre jour, quand j’étais en train de lire Cheval de guerre en mangeant ma tartine bi-goût et que mon vieux mari m’a interpelée en me disant « Hé mais c’est super connu ton truc, Spielberg en a pas fait un film ? », j’ai presque failli renverser ma Ricorée tellement j’en ai marre que tout le monde ait vu toutes les adaptations cinématographiques de tous les livres que je lis dix ans après tout le monde. Je veux dire, c’est pas toujours évident d’accepter que je ne suis pas et que je ne serai jamais une fille dans le coup. Et puis merde à la fin, il en a pas marre Spielberg d’adapter autant de bons livres et de me gâcher le plaisir de la lecture ? Oui parce que du coup, quand j’apprends ça, j’ai envie de lâcher le livre pour regarder le film en me disant que ce sera beaucoup plus rapide et plus rentable vu que je pourrai découvrir l’histoire en moins de deux heures tout en me crochetant un 72ème châle d’octogénaire déprimée.

Mais qu’importe. J’ai décidé de lire Cheval de guerre et de ne pas regarder le film.

C’est l’histoire d’un cheval. De guerre. Sans blague.

Une histoire racontée par le cheval himself, avouez que ce n’est pas commun. Moi je trouve ça bien, ça change un peu quand le narrateur est un cheval. Et j’espère très fort qu’un jour, je tomberai sur un livre dont le narrateur sera un pangolin.

C’est donc l’histoire de Joey, un cheval beau et gentil, forcément, qui se lie d’amitié avec le jeune Albert après que le père de ce dernier, un femier rustre et violent, l’ait gagné aux enchères. Dressé par Albert, il devient une monture d’exception puis, sur les ordres du père, devient cheval de ferme et passe désormais ses journées à travailler dans les champs. Et puis un beau jour, le père décide de vendre Joey à l’armée anglaise sans en toucher mot à Albert, évidemment, car n’oubliez pas que c’est un sale type et que les sales types font ce genre de coups de pute pernicieux sans aucun état d’âme. En découvrant l’absence de son cheval et meilleur ami, Albert se précipite pour tenter de le récupérer mais comme tu t’en doutes, il est trop tard, sans ça ce serait pas drôle. Albert se porte alors volontaire pour intégrer à son tour l’armée anglaise et partir au combat car voilà la seule chance de retrouver Joey. En raison de son âge, il n’est pas admis à s’engager mais se voit promettre, par un officier, que Joey recevra toute l’attention qu’il mérite et que dans quelques années, Albert pourra rejoindre l’armée et qui sait, peut-être retrouver son cheval.

S’en suit un récit de guerre vu à travers les yeux d’un cheval devenu cheval de guerre malgré lui. Tirant les canons jusqu’aux lignes de front, déplaçant des ambulances pleines de blessés, Joey nous raconte sa vision de la guerre, les scènes de champ de bataille, les hommes qui s’entretuent, les chevaux sacrifiés au cours d’assauts insensés et désespérés. Il parle aussi des hommes qui croisent sa route, des bons comme des mauvais, des rudes officiers qui ne le ménagent pas au vieux fermier au bon cœur chez qui il séjourne quelques temps. Il parle encore des autres chevaux de guerre, sans qui la guerre ne pourrait tout simplement pas être menée, ces chevaux indispensables à bien des tâches, ces chevaux qui secourent et qui endurent inlassablement les longs et périlleux déplacements jusqu’à, parfois, s’effondrer et mourir de fatigue, au même titre que les hommes.

Vraiment, j’ai trouvé que c’était une très jolie histoire. Et mon cœur de petite fille en a presque pleuré par moments, à moins que ce ne soit mon cœur de grande fille obsédée par les animaux de ferme, j’avoue que je ne sais plus très bien. Evidemment, ça se lit vite et bien, et c’est surtout le genre de livres que je conseillerais volontiers à mes enfants (à partir de 9 ans, d’après l’éditeur, mais ça marche aussi parfaitement sur les grands enfants de 34 ans, croyez-moi).

Et puis pour terminer, j’ai lu La peau de Curzio Malaparte, à nouveau sur les conseils d’une lectrice de cette rubrique, qui se fait appeler Socisse, avec un O.

La peau raconte la libération d’une Italie exsangue, affamée, réduite à rien, qui s’efforce de se battre pour sa survie au milieu des soldats américains fraîchement débarqués. On y découvre une Naples peuplée d’enfants décharnés, de veuves prostituées, théâtre des pires commerces et des pires exactions. Car comme le signale Malaparte : « Vous ne pouvez imaginer de quoi est capable un homme, de quels héroïsmes, de quelles infamies il est capable pour sauver sa peau. Cette sale peau ». Ville crasseuse, enfants prostitués pour quelques dollars, femmes crasseuses écartant leurs cuisses sur les trottoirs, humains prêts à se vendre au rabais, peuple succombant à la peste, cette peste qui ne s’en prend pas au corps mais à l’âme et les pousse à s’adonner aux pires actes er aux pires vice, ce mal dont « les racines (…) plongent profondément dans les couches les plus basses du peuple, jusque dans l’humus du prolétariat ». Les enfants sont vendus  pour moins cher qu' »un kilo d’agneau ». Les perruquiers vendent de grotesques postiches blonds dont on affuble l’entre-jambe des Napolitaines afin de les rendre plus au goût des soldats américains. Les hommes de tout âge se prostituent soudainement à d’autres hommes pour pouvoir simplement manger. Les cadavres envahissent les maisons, les familles pleurent leurs morts pourrissants que nul n’accepte d’évacuer, et d’une façon générale, La Peau de Malaparte est un de ces romans plein d’odeurs, les odeurs de la mort, de la chaire crasseuse qui se vend, l’odeur de la misère, des rues puant la pisse et les cadavres en décomposition, l’odeur de la guerre et de cette peste qui s’empare d’un peuple. De chaque page reflue ces interminable et constants relents âcres de merde, de pisse, de sexe, de pourriture, de femmes pleurant sur leurs morts, d’enfants en guenilles, de chair brûlée ou pourrissante. Un roman triste et sinistre dont les effluves morbides nous poursuivent longtemps et dont les scènes abjectes sont parfois obsédantes (ne m’obligez pas à vous raconter cette scène où, dans les berceaux d’un hôpital pour enfants, on découvre des dizaines de chiens alignés sur le dos, maintenus en vie et sujets à des expérimentations barbares). Un roman parfois difficile à lire, un roman qui raconte la survie d’un peuple affamé, qui raconte aussi la guerre, et qui tente de trouver les derniers recoins d’humanité qui peuvent perdurer au milieu du chaos.

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Moi lisant La peau  de Malaparte et ayant une vague envie de me jeter par la fenêtre

Franchement, si vous avez envie de passer un chouette moment et de vous fendre la gueule, ne le lisez pas. Par contre, si vous cherchez un livre qui vous retourne les tripes convenablement, La peau  est fait pour vous. Je suis quant à moi bien contente de l’avoir lue mais je crois que je ne m’y risquerai plus jamais une seconde fois tant la misère et la puanteur qui exhalent de ce texte semblent finir, au cours de la lecture, par vous coller à la peau, vous imprégner littéralement. Néanmoins, voilà un texte qui vaut assurément le détour.

Voilà, on dirait bien que c’est tout pour cette fois-ci. J’essayerai de me bouger un peu la rondelle pour publier la prochaine chronique assez vite.  Enfin, dans l’absolu hein. A condition que je ne me sois pas mise à élever des chinchillas ou des bébés alligators d’ici là.

4 thoughts on “My favourite book of all time #6

  1. Hello, c’est moi qui t’avais conseillé la Maison des feuilles, et à vrai dire, je retrouve pas mal de mes propres réactions dans ce que tu décris. Sauf que ça m’a vachement plu de me sentir paumée au milieu de ce bordel. Je relis très rarement un même bouquin plusieurs fois, mais bizarrement celui ci, j’y reviens régulièrement.

    • Peut-être que j’y reviendrai plus tard. J’ai vraiment l’impression d’être passée à côté du truc et ça m’énerve fortement. Mais j’ai l’impression que pour le moment, je n’en tirerai rien de plus.

  2. Bon moi je me suis fait atrocement chier avec la Maison des feuilles et en plus, en vraie mauvaise, je l’ai offert à un type que je trouvais pédant en espérant qu’il se fasse autant chier que moi ne serait-ce que pour plastronner sur le sujet en société. Les deux autres pas lus et la pile sur ma table de nuit va atteindre le plafond donc j’attends un peu.

    • Hahahaha ! Je pleure !
      Moi aussi ça m’a fait chier. Mais en même temps j’ai tellement, tellement l’impression d’être totalement passée à côté d’un truc grandiose (oui je sais, je me répète) que je ne suis que frustration.

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