It’s only forever

C’est la dernière fois que je vous casse les bonbons avec David Bowie et après, j’arrête.

Ca faisait donc deux semaines que je pleurnichais en écoutant Drive-In Saturday en boucle et en mangeant des anchois à même la boîte. Et puis d’un coup d’un seul, j’ai décrété qu’il fallait que ça cesse et décidé qu’il était temps de sortir de mon peignoir à capuche, de réfréner mes inquiétants accès de boulimie et d’arrêter de me flageller en écoutant Bowie quatre heures par jour.

J’ai annoncé ça à mon vieux mari au petit déj, entre deux chicorées Leroux, j’ai dit : « C’est la première fois que je suis malheureuse pour de bon à la mort d’une rock star », et c’était vrai.

D’habitude, quand de chouettes gens célèbres meurent, je m’exclame toujours un : « Oh merde fait chier, je l’aimais bien », avant d’envoyer des SMS ciblés aux plus fans que moi à base de « tout fout l’camp » et autres banalités. Mais dans le fond, je n’ai jamais été vraiment triste pour ça. Je n’ai jamais pleuré aucune vedette à sa mort, en me disant que les autres feraient sans doute ça mieux  que moi, et puis surtout parce que dans le fond, ça me filait tout au plus un désagréable relent de nostalgie  sans vraiment me retourner les tripes au point de me coller des nausées de tristesse et d’incompréhension.

Les rock stars meurent aussi, c’est comme ça.

Et pour la première fois, je suis triste pour de bon.

J’ai écouté Rebel Rebel en dansant en slip et en t-shirt trop serré au beau milieu de la cuisine. Les enfants n’ont même pas trouvé ça étrange, ils ont tellement l’habitude. Heureusement que j’avais mis mes chaussettes anti-dérapantes aussi.  Et puis j’ai écouté Changes encore une fois, en fermant les yeux, et j’ai pleuré secrètement, mais les enfants, qui commençaient à trouver ces simagrées très  surévaluées, se sont un peu foutu de ma gueule dans le genre « Han la honte, tu pleures ».

J’ai dit un truc du style : « Fermez bien vos gueules petits salopards », en moins vulgaire (quoique). Et j’ai expliqué que jamais, jamais de leur vie ils ne sauront ce que ça fait de devoir composer avec la mort de la rock star de son enfance. J’ai découvert Bowie en Jareth en grande section de maternelle, je ne sais pas si vous imaginez ce que ça signifie. Je portais une frange trop courte, une jupe en skaï marron et des bottines à franges sur des collants en laine, c’était vraiment quelque chose. Je commençais à piger comment lire toute seule, avec un mépris certain pour ces autres gosses encore épris de pâte à modeler et de collages de gomettes à l’heure où je déchiffrais déjà mes premiers Fantômette, et puis j’avais eu le château de She-Ra à Noël, parce que les Petits Poneys c’était pour les bébés, j’étais à ça de l’âge adulte quoi. Et puis j’ai découvert Bowie, ses yeux mal assortis et ses fuseaux moule-bite et j’ai décrété que j’allais l’aimer pour toute la vie, peut-être même plus. Et j’ai chanté Bowie en yaourt avant de traduire maladroitement ses chansons avec mon Harrap’s de poche, j’ai acheté puis re-vendu puis re-acheté ses albums au gré de mes finances, j’ai regretté sans cesse de ne jamais l’avoir vu sur scène, j’ai envié les récits de groupies qui racontaient leur rencontre avec lui. Et puis un beau matin, je me suis réveillée et j’avais 34 ans, et Bowie n’était plus là alors que moi, ça faisait vingt-huit ans que j’avais décidé qu’il vivrait pour toujours.

J’ai expliqué aux gosses que ce truc-là, ça ne leur arriverait jamais, jamais. Qu’y avait à peu près aucune chance pour qu’ils découvrent à six ans une rock star qui allait accompagner toute leur existence jusqu’à l’âge adulte. Ils ont ri encore et j’ai dit : « Ah ben c’est sûr que vous risquez pas de chialer le jour où les Frero Delavega vont claquer ! » et puis je me suis jetée sur le canapé avant de m’enrouler pour toujours dans ma couverture comme un vieux sushi avarié, et j’ai gueulé une dernière fois : « Mais vous comprenez pas que David Bowie c’était l’amour de ma vie ! », ce qui a beaucoup interpelé un de mes enfants. Le soir il est venu me demander pourquoi je m’étais mariée avec papa si c’était David Bowie l’amour de ma vie. J’ai répondu : « Parce que ça n’a pas marché avec David » et il n’a pas eu l’air de trouver cette explication saugrenue.

Et ds le jour suivant, j’ai décidé d’aller mieux.

J’ai écouté Thaï Nana et fait du ménage en pyjama. J’ai vu mon ado me réclamer le droit d’organiser sa première boum et redécorer sa chambre rose poudrée avec des tableaux de vues londoniennes et newyorkaises glitterisées. J’ai eu envie de m’acheter un disque de Sinatra et je suis allée chez le disquaire. Je suis rentrée avec Sinatra, Gene Kelly, Bo Diddley et les Rezillos, ça m’a semblé être une bonne journée. J’ai revu une amie que j’avais pas vue depuis pfiou, trop longtemps et c’était super de se revoir enfin et de parler trop en mangeant pendant des heures. J’ai essayé de vendre à mon vieux mari que mes cinq kilos en trop avaient du bon à grand renfort de « Regarde comment j’ai chopé du nichon ! » mais ça n’a pas marché. J’ai voulu commencer un régime mais repoussé ce projet par trois fois. J’ai déménagé toutes les chambres des enfants jusqu’à deux heures du matin et tout redécoré. J’ai fait découvrir Kobboldville dans sa version française d’origine à ma dernière-née et j’ai adoré la voir adorer. J’ai même pas pleuré en lui disant : « Tu vois, ça c’est David Bowie » ni en la voyant fascinée par la scène du bal masqué. J’ai joué du piano sans cesse et suis quasiment venu à bout de cette version simplifiée de Theology / Civilization, enfin. Je me suis fait une playlist avec dedans, Kim Carnes, Puddle of Mudd, Conan le barbare, Simon and Garfunkel, Lio et le concerto no. 21 de Mozart. J’ai recommencé à me coucher tôt et à lire beaucoup.

Et j’ai trouvé tout ça drôlement bien. Mais tout de même, hot tramp, I love you so.

bowie-kiss

One thought on “It’s only forever

  1. Sur Fantômette, un papier récent du blogue d’un bon écrivain : http://lependu.blogspot.fr/2016/02/fantomette-georges-chaulet.html?utm_source=feedburner&utm_medium=feed&utm_campaign=Feed:+blogspot/auboutdelacorde+(Au+bout+de+la+corde+-+feedburner)
    Moi, c’est Lennon que j’ai pleuré ; histoire de génération.
    Avec Sinatra, etc., manque Fred Astaire, à mes oreilles le plus grand.
    Et sur la foutue île déserte, c’est le concerto pour piano n°20 que j’emmène (on n’est pas loin).

    Sinon, je découvre Heinlein (honte à moi, tu parles d’un fan de s-f !) ; géant !

    Des bises.

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