My favourite book of all time #8

J’ai réorganisé toutes mes bibliothèques, rangé les livres par thèmes puis par ordre alphabétique, ce qui m’a paru très subversif à une époque où tout le monde s’enorgueillit de classer ses livres par couleurs, lubie qui a certes l’art d’embellir l’arrière-plan des photos Instagram mais qui doit donner lieu à un sacré merdier quand il s’agit de retrouver un titre précis.

Ca m’a donné envie de relire beaucoup de mes livres préférés et c’est ce que j’ai commencé à faire. J’ai repris, entre autres, tout le Le cycle d’oz
depuis le début et décidé de me refaire aussi tous les Harry Potter. J’ai même cassé ma tirelire pour me les payer en version de luxe, à raison d’un volume par mois, car vous savez à quel point j’aime ça, les jolis livres (mais à quel point ça coûte un bras). Je les achète avec amour en me disant à chaque fois que j’investis de la sorte dans l’héritage de mes enfants, que moi morte, il leur restera au moins mes jolies livres aux couvertures parfaites, et mon vieux mari répond que c’est rien que des conneries, qu’en réalité ces petits fumiers sans scrupule attendront tout juste que je sois enterrée pour revendre le tout à un prix dérisoire dans une brocante ou sur un site de seconde main. Et cette pensée me brise le coeur, un peu.

Et puis tout doucement, j’ai repris mon petit projet en cours et me suis ré-attaquée à ma pile de livres-préférés-de-tous-les-temps conseillés par des lecteurs anonymes du monde entier. Cette pile ne diminue jamais et pour chaque titre que j’achève, j’en ajoute deux. Ajoutons à cela tous les autres conseils de lecture dans lesquels j’envisage de me plonger, mes titres préférés que je souhaiterais avoir le temps de lire et relire à l’infini et au bout du compte, je me retrouve dans un état de frustration constante car je n’aurai jamais, jamais assez de temps pour tout lire. J’en suis au stade où j’attends avec impatience le jour du contrôle orthodontique de la môme en me disant « Chouette, vingt minutes de salle d’attente minimum ! », soit autant de temps libre pour lire sans avoir rien d’autre à foutre et sans que personne ne vienne m’interrompre. Et sans être forcée d’empiéter sur mon temps de sommeil pour pouvoir lire trois chapitres d’affilée. Et ainsi j’attends avec hâte l’âge de la retraite pour passer mes journées entières à lire des livres. Et à faire pousser des fleurs.

J’ai lu M. Pénombre libraire ouvert jour et nuit , un titre conseillé par Elaine, une Malaysienne de 23 ans, au dos d’une joyeuse illustration colorée. Elaine me racontait être tout juste rentrée d’un voyage à Bali et s’être fait tatouer une fleur de lotus quand elle a évoqué ce titre de Robin Sloan, un titre pas vraiment commun qui m’a donné envie de commander ce bouquin au bout d’environ 8 secondes trois quarts. Peut-être parce qu’avoir une librairie ouverte 24 heures sur 24 juste au bout de ma rue, ce serait un peu le rêve de ma vie. J’irais acheter un nouveau volume de Conan ou une biographie de rock star défraîchie en pantoufles et en robe de chambre, à trois heures du matin, ce serait tellement super. Ou bien entre l’heure de ma douche et celle du petit-déjeuner familial, quand les enfants dorment encore mais pas pour très longtemps, je pourrais commencer ma journée par une visite chez le libraire, même s’il est sept heures moins le quart, et lui acheter un San Antonio qui garderait entre ses pages l’odeur des livres désuets gardés trop longtemps dans un carton, ou un polar nordique qui sentirait bon le neuf. Et ce serait une journée qui commencerait parfaitement bien.

Mais bon, les librairies ouvertes jour et nuit, ça n’existe pas (ou dans tous les cas, on ne m’a pas mise au courant). En tous cas, celle de Monsieur Pénombre ne ferme jamais. Elle reçoit bien peu de clients, malgré les milliers d’ouvrages répartis sur d’interminables étagères auxquelles on accède par une échelle, des ouvrages rarement au goût du jour,  des grands classiques, de l’heroïc fantasy parfois, mais aussi des ouvrages complètement décalés ou improbables. C’est dans cette drôle de librairie  de San Francisco que Clay, un jeu graphiste au chômage, décroche un job en tant que libraire de nuit, pour assurer la vente de livres de 22 heures à 6 heures. Un poste déjà incongru en soi auquel s’ajoutent quelques exigences hors du commun de la part du propriétaire, Monsieur Pénombre, qui souhaite, par exemple, que Clay tienne rigoureusement à jour le registre des clients, un registre qui contient chaque fait et geste, remarque sur l’attitude  ou détail vestimentaire de chaque acheteur, un peu à la manière d’un journal d’enquête. Ainsi Clay s’habitue-t-il à côtoyer les rares clients nocturnes de la librairie de Monsieur Pénombre, comme cette strip-teaseuse avide de biographies, qui lit aussi bien celle de Steve Jobs que celle d’Einstein, ou bien encore ces drôles de lecteurs réguliers qui s’invitent en pleine nuit avec une impatience déconcertante pour exiger une référence précise.

Très vite, Clay se pose de très sérieuses questions sur la nature de cette clientèle nocturne, une clientèle digne d’une confrérie secrète dont les achats semblent correspondre à une étrange quête. Mais quelle est cette quête et qui sont-il ? Pour le découvrir, Clay va devoir enquêter, avec tous les moyens à sa portée, et découvrir le secret de la mystérieuse librairie de Pénombre.

Ce roman nous emmène dans une joyeuse et passionnante aventure dans l’univers des livres, une aventure peuplée d’énigmes, de grands fanatiques, de sociétés secrètes, une aventure où la technologie contemporaine se met au service d’énigmes ancestrales pour tenter de trouver la clé de certains mystères cachés dans les pages de vieux manuscrits. Et vraiment, on s’amuse beaucoup en lisant ce livre. On s’impatiente lorsque les investigations du héros piétine, on envie son immersion dans cet univers aux relents de livres poussiéreux, on s’attache à ce drôle de libraire introverti qui veille sur les secrets que renferme sa librairie, on aime cette ambiance où grands initiés, rats de bibliothèque et jeunes nerds s’allient pour venir à bout d’une même et unique quête initiée dans les rayonnages d’une étrange librairie de quartier.

Lisez-le, c’est vachement bien, pas inoubliable certes, mais vraiment bien mené et captivant, de quoi nous faire passer un chouette moment de lecture. En plus c’est édité en poche à moins de huit euros, donc autant ne pas se priver.

 

Acheter M. Pénombre libraire ouvert jour et nuit

Nicolet m’a envoyée une carte postale depuis les Pays-Bas. Une chouette carte postale représentant trois tipis dessinés à l’encre noire et portant cette inscription calligraphiée, juste au-dessus d’une flèche indienne  : « Let’s camp under the stars« . Nicolet aime lire, elle aime la musique (surtout ce groupe hollandais du nom de Kensington qu’elle me conseille d’aller écouter sur Youtube) et son livre préféré s’intitule Sarah’s Key, en Français,Elle s’appelait Sarah. Très franchement, je préfère de loin son titre anglais, le titre français m’a paru quant à lui un peu cucul la praloche sur les bords et ne m’a pas donné particulièrement envie de le lire. Que voulez-vous, je suis comme ça moi, une grosse snob qui se méfie des titres trop banals où trop BarbaraCartland-like, y compris quand il s’agit de best sellers plébiscités par le public (mais promis, je me soigne). Mais tout de même, j’ai acheté ce livre de Tatiana de Rosnay, la semaine même on son adaptation télévisée était programmée. Je n’ai pas regardé le film (snob, te dis-je) et j’ai attendu quelques temps avant d’entreprendre ce roman qui, contre toute attente, m’a littéralement captivée, et que j’ai torché en deux nuits (oui, je lis la nuit, et après j’ai des cernes qui ressemblent à des cratères lunaires). Ca m’a valu quelques pleurs refoulés et les tripes en vrac, je l’avoue. Mais j’ai vraiment bien aimé ce livre et de toute évidence, je ne saurais que vous le conseiller (bien qu’aux dernières nouvelles et pour pas changer, tout le monde l’a déjà lu sauf moi).

Elle s’appelait Sarah est un roman qui revient sur la rafle du Vel d’Hiv, sordide épisode de notre histoire qui valut à des milliers de Juifs d’être parqués dans des conditions atroces, en plein Paris, avant d’être déportés vers les camps de la mort. Le récit est mené par Julia Jarmond, une journaliste américaine expatriée à Paris et mariée à un Français, qui doit couvrir, pour le prochain numéro du magazine pour lequel elle travaille, le commémoration de la rafle du Vel d’Hiv. Pour une Américaine qui n’a jamais entendu parlé de cet événement (« on ne m’a pas appris ça dans mon école de Boston »), l’enquête démarre de rien : des recherches sur internet, des questions posées à son entourage… Julia prend ainsi connaissance de ce drame historique à mesure qu’elle découvre l’ignorance du peuple français lui-même sur les détails de cet événement, la volonté d’un peuple d’oublier ou de minimiser son implication dans cette rafle, la honte des témoins survivants qui ont assisté à ce drame sans réagir ou pire, qui ont su tirer profit de cette situation en fermant les yeux sur tout le reste. Julia nous embarque donc dans une enquête journalistique et historique qui rapidement, va tourner à l’obsession, d’autant que ses recherches la mènent jusqu’à un secret de famille, bien gardé par la famille de son mari, qui semble avoir un lien direct avec la rafle du Vel d’Hiv. Et que tout ramène à une fillette déportée ce jour-là : Sarah Starzynski.

Le récit alterne ainsi, chapitre après chapitre, entre l’enquête et le quotidien de Julia Jarmond, et d’autre part, les événements vécus et relatés par Sarah,  fillette juive de dix ans qui fut emmenée ce jour-là avec ses parents vers le Vélodrome d’Hiver. Lorsque la police française se présente chez eux pour les emmener vers les camps de la mort, la fillette, bien que méconnaissant la situation, prend soin de mettre son petit frère à l’abri afin de lui éviter le pire. Elle enferme ainsi Michel, le petit frère tant aimé, dans le placard secret de leur chambre, le placard où ils aimaient tant s’installer pour se raconter des histoires à la lueur de leur petite lampe. Elle enferme ainsi Michel, pour qu’il ne soit pas arrêté par la police, elle l’enferme à clé et glisse la clé dans sa poche en lui promettant de revenir le chercher ou d’envoyer leur père à son secours dès que possible. Mais le père est arrêté le même jour et conduit au vélodrome avec tous les autres, hommes, femmes et enfants, sous les coups des policiers et face à  l’incompréhension ou l’indifférence quasi générale du peuple français.

Sarah et ses parents survivent à l’infernale attente à l’intérieure du vélodrome (ou beaucoup périrent de faim, de soif, suffoquèrent sous la chaleur ou se suicidèrent), sont déportés vers les camps, et durant tout ce temps, Sarah n’a qu’une seule et unique obsession  qui ne la quittera jamais : survivre à cet enfer, s’enfuir et rejoindre enfin Paris pour aller ouvrir le placard et s’assurer que Michel va bien.

Le récit est forcément tragique, certains passages sont insoutenables (la scène où, dans le camp, les enfants sont séparés des mères, notamment), et on suit cette histoire aux côtés de la petite Sarah, la fillette à la clé, avec autant d’angoisse et de peur que si l’on avait soi-même quelqu’un d’aimé à délivrer de l’obscur placard. Au-delà de l’aspect historique, le récit nous amène ensuite vers une intrigue familiale déroutante et passionnante et bref, tout cela est suffisamment captivant pour qu’on s’accroche au livre pendant des nuits entières, bien décidé à venir à bout de ce récit et à savoir ce qu’est devenue Sarah.

Si vous avez envie d’un livre qui vous met l’âme en vrac, qui fait pleurer vos ovaires de mère, qui vous trimbale au milieu de l’horreur avec toujours ce sentiment d’infime espoir, qui met l’accent sur des détails de l’histoire que vous méconnaissiez sans doute, eh bien lisez Elle s’appelait Sarah, c’est un vrai beau roman qui vaut vraiment le détour.

                                                                                                               Acheter Elle s’appelait Sarah

Et puis comme d’habitude, j’ai gardé mon préféré pour la fin. Le préféré des trois derniers livres que j’ai lus dans le cadre de ce projet de lecture des livres préférés des gens du monde entier. Ce livre-là m’a été conseillé par une lectrice de ce blog qui officie sous le pseudonyme de Bldine, et on peut dire qu’elle a vraiment bien fait de me le conseiller. Ca s’appelle Vladimir Roubaïev ou les provinces de l’irréel et rien que le titre me plaît. »Les provinces de l’iréel », nom de Dieu, allez savoir pourquoi ça me parle à ce point.

Lorsque Vladimir vint au monde dans la propriété des Grands Chênes, son père, Ivan Roubaïev, fut à la fois épaté et abasourdi par l’air peu commun de ce nourrisson qui, à peine né, semblait déjà le regarder. Sa mère quant à elle, horrifiée par cet enfant si placide qui semblait déjà tout observer, se mit en tête qu’elle avait engendré le démon, et il n’en fallut pas plus pour que naisse la légende de Vladimir Roubaïev, enfant étrange ou démoniaque, selon les dires, qui bien des années plus tard, allait encore interpeller tous ceux qui le croiseraient. Vladimir grandit dans la riche propriété de son père, un Ukrainien alcoolique et acariâtre en proie à la folie passagère qui voit sa vie changer et s’illuminer le jour où il croise le chemin de Rivka, la fille de son intendant juif. Ainsi grandira le jeune Vladimir, éduqué par la compagne juive de son père, une femme aimante ayant un goût certain pour les histoires fantastiques ou fantaisistes et cultivant le goût de l’irréel. Dès l’enfance, la vie de Vladimir le géant (« il était de taille si haute qu’il contemplait le monde à deux têtes au-dessus des autres ») ne cessera d’être ponctuée de rencontres drôles, touchantes ou incongrues, et chaque moment marquant de son existence sera sujet à des légendes. Il grandira aux côtés d’une demi-soeur jouant les divas torturées, sera « partiellement éduqué » par une girafe, se liera d’amitié avec Schloïmeh Confiture, l’un des mendiants du village, séjournera chez son cousin Maxime, adeptes des jurons, découvrira les bordels puants de Saint Pétersbourg avec son compagnon Djo, et toujours, gardera ce goût pour le fantastique et l’irréel que lui a inculqué Rivka, la libre penseuse. Vladimir n’est pas seulement l’homme le plus grand qu’on n’ait jamais vu, il a été un loup avant cela, il en est sûr. Il s’en convaincra davantage la nuit où il croisera la route de Malka, la jeune bohémienne qui fut un oiseau, à moins que ce ne fut une roussalka, l’une de ces magiciennes qui se jouent des hommes pendant la nuit. Vladimir contemple les oiseaux, achète des pigeons en cage pour les voir s’envoler, il part seul à pieds à travers la Russie, rencontre Bolka le Magnifique, conteur et faiseur de pluie, s’éprend de la femme française de son frère Vania et tout au long de ces pages, c’est un bonheur d’être promené dans l’univers romanesque et poétique de Serge Lentz et de son Roubaïev.

Alors vraiment, foncez et dégotez-vous un exemplaire de ce petit trésor de lecture. Et un grand, très grand merci à Bldine pour la découverte.

                                                                                              Acheter Vladimir Roubaïev ou les provinces de l’irréel

Voilà pour cette fois. Petit spoiler avant la prochaine chronique : dans la continuité de ce projet de lecture et de cette chronique, je suis en train de mettre en place un réseau social consacré aux bookworms dans mon genre c’est-à-dire aux gens qui préfèrent les samedis pluvieux où l’on lit sans discontinuer, à tout le reste (et cela inclut les chocolats fourrés au beurre de cacahuète). Bref, ce sera un réseau pour parler des livres, chroniquer des livres, discuter de nos dernières lectures, s’envoyer des bouquins et bien entendu, se confier nos livres préférés de tous les temps pour inviter les autres à les découvrir. En somme, un réseau social complètement unswag. Ce sera gratuit (on pourra contribuer librement si et seulement si on le souhaite) et tout le monde pourra participer. Si vous êtes impatients au point de faire des pipis de joie sur la moquette, je peux d’ores et déjà débloquer des accès privés à certains d’entre vous, ça permettra de tester le service en cercle restreint pour s’assurer que tout fonctionne bien avant le lancement.
              

 

5 thoughts on “My favourite book of all time #8

  1. Je l’avais noté, Vladimir de Bisdine ; elle parlait de Signoret et de Singer aussi, non ? Ou c’est un(e) autre ? La liste des livres que tu conseilles s’allonge, la liste des livres à lire pour ceci ou pour cela, s’allonge ; ne remplacerais(je pas une dépendance – addiction, disent les traîtres) par une autre ?

    Des bises.

    • J’ai toujours les féroces infirmes pour toi, je te fais un colis si jamais on tarde à se voir. Bises

  2. merci pour ton projet et tes chroniques des meilleurs livres de tout les temps, ca m’évite de m’arrêter sur mes préjugés de grosse snob (genre le tatiana de rosnay je ne l’aurais pas touché avec un titre aussi larmoyant). vivement ton réseau unswag pour lire d’autres lecteurs, c’est mon vice

    • Tout pareil, ce projet m’encourage à être moins snob, et ça me fait pas de mal nom d’un chien !

  3. Han… comme je suis contente que tu aies aimé Vladimir Roubaïev !!! et flattée aussi !!!! Bon, maintenant il faut lire le SImone Signoret, Volodia, un autre Vladimir… une saga étonnante et très prenante aussi !!!

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