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J’ai eu un an de plus et mon petit garçon a été la première personne à avoir pensé à cette année supplémentaire ce matin-là, débarquant dans mon lit pour me flanquer un bisou plein de mauvaise haleine en me souhaitant un bon anniversaire. Sa cadette, pragmatique, a embrayé en me demandant sèchement si j’avais fait un gâteau et comme il n’y avait pas de gâteau au petit-déjeuner, rien que des toasts de pain de mie et du beurre, ils ont tous fait la gueule et cela augurait une rudement bonne journée à venir.

J’ai quitté la maison de bonne heure et passé la matinée à travailler auprès de mes abeilles, et j’ai eu mal partout à force de déplacer ces couvercles et ces hausses en bois trop lourd. Je me suis toujours demandée pourquoi on considérait l’apiculture comme une activité de retraité et cela a forcé mon admiration pour les gens de plus de soixante dix ans qui portent et déplacent des ruches inlassablement, en faisant fi de toute menace de lumbago et malgré la chaleur étouffante sous la vareuse.

Quand j’ai eu fini tout cela, je suis rentrée chez moi, j’ai vu les bols sales et les miettes oubliés sur la table de la cuisine, les pyjamas évidemment éparpillés aux quatre coins du salon, les poils d’animaux domestiques qui s’amassaient en d’horribles nuages gris dans chaque coin de la pièce et  sur les marches d’escalier, et puis pour une fois, je me suis dit « come on Bibi, c’est ton anniversaire après tout ». Alors j’ai laissé tout ce merdier tel qu’il était en me disant que le monde ne s’arrêterait pas de tourner pour autant et j’ai enlevé mon jean et mes chaussettes pour aller me glisser sous ma couette, les doigts encore tout poisseux de propolis et le slip Jurassic World coincé dans la raie des fesses. J’ai tiré mes rideaux occultant et allumé ma lampe de chevet pour faire comme s’il faisait déjà nuit et que c’était l’heure où tout était calme et où j’avais le droit de lire. Et j’ai passé les deux heures suivantes à lire en slip après avoir veillé à programmer mon réveil à l’heure de la sortie de l’école, car anniversaire ou pas, ce serait regrettable d’oublier ses enfants sur le trottoir sous prétexte que du haut de son slip dinosaures délavé, on est trop captivée par un roman d’amour sur fond de dystopie.

A midi pile, j’ai reçu mes premiers cadeaux, livrés par le gentil facteur. J’ai reçu un vrai couteau de guerrière de l’apocalypse pour compléter mon kit de survivaliste, un chouette livre de la part d’un chouette ami, une bougie hors de prix parfumée aux agrumes, et aussi un roman de Kazuo Ishiguro que je n’avais pas encore lu et que j’aime déjà. J’ai aussi reçu un petit oranger en pot que j’ai mis sur la terrasse de ma chambre, juste à côté de la glycine bleue. Et puis ma mère m’a offert un portrait de Bowie qu’elle a brodé point par point depuis un mois, et j’aurais presque pu trouver ça nul (sans déconner, David Bowie au point de croix) si ça n’était définitivement trop chouette. Je ne sais pas ce que j’ai trouvé le plus génial : le fait que le résultat soit vraiment hallucinant, que ma mère y ait passé une bonne partie de ses journées et de ses soirées pour le finir dans les délais, tout en le planquant habilement à chaque fois que je débarquais chez elle sans prévenir, ou bien encore l’idée qu’elle m’ait offert ce portrait alors qu’elle m’avait elle-même fait découvrir Bowie il y a pile trente ans ? Bref, dans tous les cas, j’ai trouvé ça très cool et je me suis dit que toutes ces attentions allaient fortement rivaliser avec le cadeau de mon vieux mari qui se contenterait sûrement de m’offrir le traditionnel « bon pour un coup » auquel j’ai droit chaque année (combien de fois faudra-t-il que je lui explique qu’il est ridicule de m’offrir quelque chose qui m’appartient déjà ?).

Le soir, on est allé se payer des sushis et des glaces trop chères et on est rentré manger ça à la maison, devant la sixième saison de Modern Family, car on s’est dit qu’un restau, ce serait trop cher et beaucoup moins drôle, et que pour le même prix, on pouvait se payer des tonnes de glaces Ben & Jerry’s. On a ri et ri, et les enfants ont joué, une fois encore à déterminer à quel personnage de la série chaque membre de notre famille ressemblait le plus, et ils ont voté à l’unanimité qu’en ce qui me concernait, je ressemblais définitivement à Claire Dunphy car je suis aussi chiante et tyrannique qu’elle, et parce que je me vante d’avoir toujours raison. J’ai dit « merci les gosses », la bouche pleine de maki à l’avocat et j’ai ajouté que puisque c’était comme ça, ce soir on allait tous se regarder Conan le barbare et ils ont gueulé « Oh non pas ça » et j’ai répondu qu’ils avaient rien à dire vu que c’était mon anniversaire.

claire

On a joué à un jeu de société inspiré d’un manga que je ne connais pas car vous savez ce que c’est, avoir des enfants pré-ados c’est aussi accepter l’idée de ne plus jamais connaître aucun des titres qu’ils écoutent, aucune des séries qu’ils regardent, aucune de leurs idoles ni aucun de leur héros de fiction. Et comme le jeu était très long et très chiant, j’ai été fourbe et précipité l’échec collectif de notre mission pour aller regarder Conan fissa mais c’était sans compter sur l’obstination des autres joueurs qui ont réussi à faire durer la partie suffisamment longtemps pour que je décide de faire l’impasse sur le cimmérien (ils m’ont eue les fumiers !) et pour que j’aille me coucher sans prévenir avant même d’avoir essayé la râpe électronique anti-callosité qui fait les pieds doux que, dans un moment de totale décadence, j’ai jeté dans le caddie de courses en prétextant que merde, c’était mon anniversaire après tout (le sens de la fête avant tout).

Et en m’endormant, j’ai réalisé à quel point, quand on est adulte, les anniversaires n’ont plus rien de ce qu’ils étaient.

J’ai repensé à l’année de mes six ans et à la poupée Rainbow Brite que j’avais reçue lors d’un goûter d’anniversaire dans la salle à manger familiale à la moquette brune, avec ses chaises en velours rayé  bordeaux et vert, et sa tapisserie rayée aussi car les années 80 n’avaient pas peur de l’overdose de rayures. J’avais mis mon sweat shirt Mickey et maman avait fait des glaces maisons pour mes invités, mais elles étaient tellement dures qu’on n’a jamais réussi à les démouler. Je me suis rappelée de la fois où j’ai reçu mon premier walkman blanc et ses écouteurs en mousse orange, avec une cassette audio de Douchka dedans, et du traditionnel gâteau au yaourt saupoudré de sucre glace que mémé me faisait tous les ans et qu’elle ne pourra pas me faire cette année. A la place, j’aurai une enveloppe avec un gros billet et je promettrai de m’en servir pour m’acheter un joli cadeau même si je sais très bien qu’il sera englouti dans un caddie de courses avant même que j’aie pensé à le dépenser dans quoi que ce soit.

Et dans tout ça, j’ai réalisé que j’avais enfin atteint l’âge où les anniversaires ne se fêtent plus tant que ça et où on se fiche même d’avoir ou non un gâteau avec des bougies à souffler dessus, de toute façon, elles prendraient trop de place sur la génoise et il n’y aurait plus assez de monde pour applaudir. D’autant qu’on n’applaudit plus les gens qui ont cessé de grandir pour commencé à vieillir, ou du moins plus avant qu’ils n’aient atteint un âge suffisamment impressionnant pour qu’on se félicite de les avoir gardés un an de plus en ce bas monde. Et d’un coup d’un seul, je me suis prise à trouver que les anniversaires des grandes personnes avaient définitivement quelque chose de triste.

 

birthday

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tipeee

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