La Malou

J’ai toujours bien aimé les vieilles personnes. Peut-être parce que je suis moi-même née avec la personnalité d’une femme de soixante-quinze ans, allez savoir.

Et ce que j’aime le plus chez les vieux, c’est leurs anecdotes qui sont autant d’histoires qui ne s’inventent pas.

En ce moment, j’essaye d’aller voir ma mémé aussi souvent que je peux pour m’assurer que son frigo ne soit pas trop vide et pour lui tenir compagnie, car figurez-vous qu’elle s’ennuie tellement que l’autre jour elle m’a sortie très sereinement : « De toute façon j’en ai marre de tout, je penserais pas que je vivrais aussi longtemps, ça commence vraiment à faire long« .

Et quand je vais la voir, on parle un peu toujours des mêmes trucs, en faisant notamment un tour d’horizon des maladies et décès dans son entourage élargi (je crois que recenser les cancers des gens, c’est en quelque sorte sa passion secrète). Ensuite, elle me demande des nouvelles de tout le monde c’est-à-dire de ma famille, belle-famille, de mes amis et même des gens que je ne fréquente plus depuis environ quinze ans mais qu’elle a croisés un jour. Et puis après, comme j’ai pas envie de reparler encore une fois du cancer qui a emporté la fille de sa voisine à même pas quarante ans, j’essaye de la brancher sur autre chose. Avant on parlait de Victor Newman mais maintenant, elle commence même à se lasser des Feux de l’amour et de tous ses soap operas, ce qui n’augure rien de bon selon moi.

Du coup, j’essaye de la faire me raconter ses vieux souvenirs et j’ai drôlement bien aimé quand elle m’a raconté sa rencontre avec mon grand-père.

Mais je crois que j’ai au moins autant aimé l’histoire de la Malou de Moulinelle, même si elle était drôlement moins tendre et moins jolie que celle de leur rencontre amoureuse par petits billets interposés.

« La Malou, c’était une fille de Moulinelle. Elle allait avec les bonshommes. Enfin c’était une poule quoi. Une pute, si tu préfères. Pourtant elle a réussi à faire un gosse hein, je sais plus comment il s’appelait, mais elle a eu un enfant et il paraît qu’il a même pas mal tourné. C’est drôle hein ? Enfin remarque, la mère de la Malou, c’était une femme bien, va savoir pourquoi sa fille elle a tourné putain.

La Malou, elle vivait un peu partout et nulle part à la fois, elle s’installait à droite à gauche quand un bonhomme voulait bien d’elle pour un temps. Et dans l’immeuble, au-dessus de chez nous, y avait un Algérien qui pendant un temps a pris la Malou chez lui. Bon, nous on s’occupait pas d’elle hein, on la cotoyait pas, on voulait pas d’histoires surtout. Et puis un beau jour, l’Algérien est parti et la Malou s’est retrouvée dehors. Elle a repris ses affaires et elle est repartie, comme ça.

Et quelques temps après, le propriétaire est venu parce qu’il voulait relouer le logement. Et là, tu devineras jamais ce qu’il a retrouvé dans la cave. Des bocaux pleins de merde, par dizaines. Comme les WC étaient communs et qu’ils étaient dehors, tout au bout de la cour, la Malou, elle voulait pas s’emmerder à sortir jusque là. Alors elle chiait dans des bocaux de deux litres, elle a fait ça pendant des années. Et le propriétaire il s’est retrouvé là, devant cette montagne de bocaux pleins de merde qu’il a fallu évacuer, je te dis pas combien y en avait, peut-être bien cent. Tu vois tous les bocaux vides que j’ai à la cave ? Y en a un beaucoup, hein ? Ben dis-toi que c’est rien comparé aux bocaux qu’on a retrouvés dans la cave de la Malou. Sauf que les siens en plus, ils étaient remplis de merde jusqu’à ras bord. »

Je crois que quand Mémé va s’installer à la maison, je vais créer une chaîne Youtube. Ou bien m’acheter un dictaphone et à la fin, on écrira un livre. Ce sera si bien.