Crom se moque de tes quatre vents

Au bout de combien de jour consécutifs sans maquillage et avec des chaussettes d’intérieur à pompons  aux pieds doit-on se considérer comme dépressive ?

C’est pas pour moi, c’est pour une amie hein.

J’en suis à ma quatorzième tartine beurrée de la journée et j’ai bu à peu près autant de tasses de thé aromatisé et de cacao au lait de noisette. Le seul point positif du jour, celui qui me fait conclure que tout n’est pas perdu, c’est que j’ai les cheveux propres, ce qui relève un peu le niveau du jogging même pas repassé et des grosses chaussettes à semelles antidérapantes.

Je sais pas ce qui m’a propulsé dans ce drôle d’état qui consiste à me limiter à trois envies exclusives : ingurgiter avec frénésie tout le contenu de mon frigo et de mes placards, sans aucun discernement (et croyez-moi, le passage de la mousse au chocolat Bonne Maman à la croûte de parmesan fut assez violent), me recoucher jusqu’à midi juste après le départ des enfants pour l’école, et écouter alternativement deux tubes de David Bowie en boucle, en pleurant parfois.

Ce matin je me suis levée en disant à mon vieux mari que si je n’écoutais pas Oh you pretty things de toute urgence, j’allais crever. Alors je me suis ruée en traînant mes chaussettes sales jusqu’à mon laptop, étant donné que l’ampli de la chaîne hi-fi est décédé cet été en plein refrain des Dexys Mindnight Runners. Et j’ai démarré une vidéo de Bowie et vous savez ce que c’est, je suis restée le regard fixe pendant tout le premier couplet et j’ai commencé à chialer pile quand il entame le refrain. Après ça j’ai dit à mon vieux mari qu’il faudrait absolument qu’il pense à passer Oh You Pretty Things le jour de mon enterrement et il a dit qu’il croyait qu’il devait déjà passer Drive-In Saturday, My-my kind of a girl et le passage des violons à la cinquante-troisième seconde d’Anvil of Crom. Je l’ai traité de rabat-joie et j’ai ajouté qu’il y aurait bien la place pour une chanson de plus (ce ne sera plus un enterrement, ce sera une boum, mes enfants). Alors il a dit sans conviction qu’il essayerait d’y penser, je vous jure qu’y a des matins comme ça chez nous, hyper joyeux, où on organise la bande son de ses obsèques avant même d’avoir tartiné sa première biscotte Heudebert.

Je ne sais pas trop pourquoi j’ai envie de passer mes journées à écouter des chansons de Bowie en chialant dans ma robe de chambre de sudation. Ni pourquoi je refuse de me maquiller ou de m’épiler les sourcils depuis trois jours en espérant que personne ne viendra sonner à la porte. Et encore moins comment j’ai réussi à me nourrir exclusivement de sandwiches au poulet et à la mayonnaise pendant quatre jours consécutifs.

Je sais pas si c’est dû aux sept kilos que j’ai pris ces derniers mois et qui, hormis le fait de m’avoir conféré une honorable taille de nichons supplémentaire, m’ont salement ruiné le moral. Pour sûr, je ne m’en prends qu’à moi si je compense je ne sais quel vide existentiel en ingérant quotidiennement la moitié de mon poids en brioche et en chocolat aux amandes. Idem si j’ai échoué dans cette vaine et absurde tentative de régime encadré par une communauté d’adeptes du comptage de points qui se nourrissent de conseils absurdes (« Au secours les filles, j’ai faim, que faire ? » « – Brosse-toi les dents, parfois ça aide ! » / »J’ai envie de frites, c’est horrible ! » « – Mange des haricots verts en imaginant que c’est des frites !« ). Résultat, je ne rentre plus dans aucune de mes fringues, pas même dans mes plus cool t-shirts, mais je ne peux me résoudre à me séparer de celui avec chef Brody et capitaine Quint dessus. Et je mange du beurre de cacahuète à huit millions de points dès le petit-déjeuner. Ca ressemblerait presque à une sorte de suicide par la bouffe si vous ne me connaissiez pas assez pour savoir que j’ai beaucoup trop d’enfants à aimer et de livres à lire pour pouvoir me suicider ainsi.

Ou peut-être que c’est à cause de ces enfants qui sèchent les cours, piquent du blé dans le pot à pognon de la cuisine, imitent les signatures, mentent et arnaquent, ou de ceux qui refusent de dormir dans leur lit la nuit et vous assènent l’insulte suprême quand vous osez leur refuser un énième épisode de La maison de rêve de Barbie après 21 h, aka : « T’es moche ».

Ou à cause du vieux mari qui reste assis sur son cul toute la journée, à mener des guerres virtuelles insensées en écoutant de vieux tubes punks sur son ordinateur, et qui le reste du temps, salope la cuisine en faisant gicler du gras de bacon plein les carrelages quand il ne fait pas une sieste de cinq heures (le troisième âge, vous savez).

Ou bien parce que j’arrive à un stade de ma vie où j’ai l’impression de rien avoir généré de très constructif et où je commence à prendre la mesure de tout ce gâchis. et où je me fais du mal en essayant de me rappeler la dernière fois que quelqu’un a réllement pris soin de moi. Et où je me déteste quand je regarde à quoi ressemblent mes journées et la tournure que prennent mes hobbies (offrez-moi un samedi soir sans enfants et je vous jure que je le passe à regarder Conan pour la 372ème fois en crochetant une nouvelle écharpe multicolore et en faisant fi de tout le gras de bide qui dépasse de mon slip), et on j’arrive même pas à imaginer la gueule de mon avenir.

Ou tout simplement parce que je crois naïvement qu’il n’est pas très compliqué de faire en sorte que tout soit bien. Et que dans le même temps, je constate que ça a l’air de requérir des compétences inouïes, pour le commun des mortels, de se comporter simplement comme des gens bien. Et ça me pèse de voir les gens tout gâcher, tout le temps, tout saboter, tout saccager, leur vie, leur couple, leur famille, par pure fainéantise, comme si c’était vraiment très fatigant d’être un être humain un tant soit peu ordinaire, comme si y avait du mal à se comporter comme quelqu’un de normal et à avoir du coeur, un peu.

Y a des fois où je comprends les gens qui, à trop contempler le monde et essayer de comprendre les gens, ont envie de se faire une orgie de barbituriques et de whisky Lidl pour interrompre ces longs monologues intérieurs qui de toute façon, ne mènent jamais à rien. Ces gens-là n’ont sans doute pas la chance d’avoir un chat qui s’appelle Marlon Brando pour les réconcilier avec la vie et les aider à affronter ces jours interminables où Crom semble rire du haut de sa montagne. C’est pour ça que j’en veux même pas à Marlon Brando s’il sent gravement la litière quand il vient me galocher l’oreille pour m’empêcher de trop pleurer sur un tube de Bowie.

 

 

 

4 thoughts on “Crom se moque de tes quatre vents

  1. Tu touches mon coeur à chaque fois Eve. Je suis moi-même restée toute la journée en pyjama derrière mon ordi à retoucher mon CV & Co pour la millionième fois en ne me bourrant même pas du beurre de peanut (mais de petits pois au steak haché dégueu). Chaque jour suffit sa peine. Et même si je sais que tu as 10 000 bouquins à lire dans ta read list, je te livre mon favorite book of all time : Le Confident d’Hélène Grémillon (après Twilight et 50 shade of grey) si tu ne l’as pas déjà lu. Ca ne te remontera peut-être pas le moral mais tu ne penseras plus compulsivement à la malbouffe pendant un petit moment. Tomorrow will be another day. Je ne sens pas la rose, je vais me laver. Il est 3h du mat. Pensées & good vibes de Montréal. Clémentine

  2. Ben, moi qui pensait t’envoyer un mel sur mon état dépressif, etc. : vais m’abstenir (tenir, tenir, tenir…), alors.
    A mon enterrement (c’est sur papier et tout, mon père m’ayant payé les obsèques) :

    Je t’envoie mille bises de réconfort.

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