Blotti dans les coeurs et les têtes

Ca fait environ huit semaines que j’écoute en boucle la Traviata, en alternance avec la bande son de Conan le barbare. Et à peu près autant de temps que je me nourris de choses grasses et sucrées, autant vous dire que pour les cinq fruits et légumes par jour, vous repasserez.

Comme j’avais pas assez de boulot avec mes quatre gosses et ma mémé en déambulateur, j’ai eu la bonne idée de déscolariser mon ado qui faisait rien que des conneries au collège et a imité ma signature au moins autant de fois qu’elle n’a pas rendu ses devoirs, c’est-à-dire beaucoup. Du coup, on a investi dans un vrai tableau d’école qu’on a fixé sur l’un des murs roses de la cuisine et désormais, je prends mes repas en contemplant les déclinaisons latines écrites à la craie.

Je crois que dans cette existence-là (c’est-à-dire dans cette vie actuelle, si l’on admet qu’on en a déjà vécu de nombreuses et qu’il en reste encore un paquet à venir), j’ai décidé de me phagocyter. De bien me lester en me rajoutant sans cesse une nouvelle contrainte, histoire d’être parfaitement sûre de ne plus avoir le temps d’envisager quoi que ce soit rien que pour moi. D’après mes calculs, mon prochain moment rien qu’à moi devrait survenir d’ici une petite vingtaine d’années si tout se passe bien. D’ici là, j’aurai sans doute plus de mari car je serai devenue exigeante, frustrée et acariâtre au point de ne plus supporter ses siestes marathoniennes, ses jeux en ligne et son égoïsme démesuré. Et comme mes enfants seront tous partis sans se retourner vers leur vieille mère, il ne me restera que ma horde de chats, ce qui fera tout de même pas mal de monde.

Et à partir de là, je pourrai passer  à la prochaine étape de mon existence, celle qui consiste à revendre tout ce que j’ai pour me payer un petit chalet confortable perdu dans les champs, avec juste assez de place pour y vivre, y poser un piano et y entasser des livres. Et quand je me retrouverai au milieu de ma toute petite maison, je pourrai rire très fort et dire à mes chats « Dieu que j’ai été conne à l’époque de me mettre sur le dos une baraque de deux-cent mètres carrés qui m’obligeait à passer le tiers de mon temps à l’entretenir ! ». Et comme j’aurai cessé de m’épiler les sourcils et de m’épiler tout court, je pourrai danser en slip sur le parquet  en repensant à tous ces trucs qui m’ont rendu esclave pendant toutes ces années, et qui ont grignoté mon temps au point de ne plus avoir une seule minute rien qu’à moi.

Et je ne parle pas des enfants, oh non, ceux-là on s’en doute qu’ils vont nous bouffer tout notre temps mais on accepte le deal. Je parle de toutes ces choses à la con qu’on fait par mimétisme ou automatisme, s’imposant des petits rituels minables juste pour être ou faire comme tout le monde, et qui nous bouffent tout notre temps. Les supermarchés. L’épilation (j’y tiens). Le maquillage. Les colorations capillaires toutes les sept semaines. Le layering en cinq étapes matin et soir. Les masques de coton qui de toute façon n’empêchent pas de vieillir. Les courses quatre fois par semaine parce qu’on est des snobs et qu’on refuse de manger deux fois la même chose. La gymnastique qu’on s’impose trois fois par semaine pour essayer de perdre le gras du cul qu’on a accumulé à force de manger trop de Reese’s. L’actualisation de ses statuts sur les réseaux sociaux. Le besoin de mettre sa vie en scène pour se convaincre qu’on est quelqu’un de chouette.

Et bref, j’imagine déjà comme je serai bien, avec mes cheveux blancs et mes poils partout, dans mon jogging et mes bottes fourrées, sans soutien-gorge à armatures qui me rentre dans le gras des seins ni maquillage qui colle et auquel je suis habituée au point de me trouver insupportable quand je croise mon reflet dans le miroir au réveil. Forcément, j’aurai pas de mec, faut pas se leurrer, sauf s’il aime les poils, le gras du bide, les cheveux blancs, les seins qui tombent et les chats snobs et grognons. Mai hé,  j’aurai des chats, des livres et un jardin et je parie qu’en moins de deux, j’en aurai oublié cette époque où j’avais encore une libido. Je mangerai de la betterave du jardin tous les jours avec des oeufs à la coque, et y aura personne pour se plaindre qu’on a déjà mangé ça la veille ni pour me réclamer des nuggets. La déco de la maison se limitera à que dalle et je parie même que j’arriverai à vivre sans claquer chaque année le PIB d’Haïti en bougies parfumées. Le soir je tricoterai en regardant mes vieux DVD et je me fabriquerai des chaussettes en laine devant Danse avec les loups, en mourant d’amour à chaque fois que Cheveux aux vents apparaîtra à l’écran. D’ailleurs c’est bien simple, j’assumerai enfin de porter ma géniale coiffe d’Indien tous les jours de l’année et avec mes cheveux gris que je ne couperai plus, j’aurai l’air d’un vrai chef Sioux qui porte néanmoins des culottes Tortues Ninja.

Mais bon, comme toujours, il y a des chances pour que cette vie-là me lasse vite. Et pour que je repense avec nostalgie à cette époque où on faisait le sapin de Noël en s’engueulant parce que l’un des gosses avait encore cassé une de ces boules hors de prix achetée chez Truffaut. Où je repenserai à la môme dansant comme une ballerine sous LSD sur la musique de Casse-Noisette. Ou au deuxième né me demandant de le faire danser sur un vieux tube de Laurent Voulzy parce qu’il aura subitement trouvé ça cool à l’heure du petit dej, entre deux bols de céréales Trésor. A son frère qui écrivait des chansons de punks révolté très culpabilisantes qu’il intitulait « La claque » après qu’on lui en ait collé une par inadvertance. Ou à l’ado insondable qui attendait le samedi soir pour qu’on regarde des slashers américains en se faisant un peu peur, collées sous la grosse couverture du salon. Ou même au vieux mari, du temps où il avait encore envie de faire des trucs chouettes avec nous, voire même des trucs tout courts. Et il se peut bien que dans ces moments-là, je chiale un bon coup en regrettant ces années ou, au milieu de tout ce foutoir à gérer et de ces journées interminables, la gosse me demandait de lui faire le porté de Dirty Dancing sur Tchaikovsky. Et alors il n’y aura plus personne pour me prendre dans ses bras, personne à part des chats ingrats qui me contempleront avec un air blasé qui, en langage chat, signifie « Bon, quand t’auras fini de chialer, tu penseras à vider nos litières ».

lovecats

Tout ça pour dire que je sais pas très bien si j’arriverai à être bien un jour. Peut-être qu’il y a des gens qui ne sont jamais capables d’être complètement heureux parce qu’ils ne s’aiment pas assez, qui se contentent de vivre le bonheur par procuration et de checker mentalement toutes les choses justes et utiles qu’ils ont faites dans une journée pour les autres, sans être fichu de trouver une quelconque joie dans les choses qu’ils feraient juste pour eux-mêmes. J’ai l’impression d’être complètement repliée à l’intérieur de moi-même, comme un Popple’s. D’avoir une vie intérieure que j’estime suffisamment riche pour me couper de tout le monde et rester terrée dans ma maison à maugréer. Mais la vérité c’est que je ne suis plus capable de lire plus d’un livre par mois tellement je ne peux me concentrer sur rien. Que je refuse toutes les sorties qu’on me propose parce que la seule idée de voir du monde ou de devoir quitter mes quatre murs me flanque le bourdon et me fatigue. Alors je passe mes journées comme ça, chez moi, à gérer tout et tout le monde de 7 h à 22 h, six jours sur sept, et le reste du temps je suis trop fatiguée pour me poser des questions. Et puis j’attends que ça passe et je pleure environ huit fois par jour en écoutant La Traviata ou Bowie, en relisant chaque jour l’histoire du Grinch qui a volé Noël ou même en regardant une mauvaise série TV.

Comme il n’y a rien de plus triste ni de plus affligeant que les blogs dont l’auteur se plaint constamment, concluons donc sur une note joyeuse à la manière d’une thérapie façon pensée positive, ou de la page Gratitude Log d’un bullet journal.

Donc, 10 truc vraiment cool que j’ai vécu au cours des derniers jours :

1) J’ai commencé à me tricoter un pull-over rose flashy que j’ai presque terminé. Ce sera le premier pull-over que je me fabrique toute seule et je compte bien fêter ça en le portant pour danser en slip sur Banana Split le dimanche matin (vous l’avez compris : danser en slip = ma grande passion).
2) J’ai fait un crumble sans gluten aux pommes et aux prunes (pas pour être cool, juste pour pas faire claquer ma copine qui manque de décéder si elle ingurgite du gluten par mégarde)
3) J’ai aidé ma chatte de millionnaire à mettre au monde cinq chatons mignons et je leur ai donné autant de noms cool très influencés par mes références pop culture.

4) J’ai bu un chaï latte en regardant les enfants me faire signe avec leur petites mains emmitouflées depuis le carrousel.

5) J’ai repris le piano, suis presque venue à bout de la Tristesse (mais uniquement celle de Chopin, la mienne court toujours). J’ai aussi attaqué la partition d’Elle a les yeux revolver pour remettre un peu de sérieux dans tout ça.

6) J’ai lu une bande-dessinée qui tombait vraiment à pic et qui m’a évidemment vraiment parlée :  Chute libre – Les carnets du gouffre de Mademoiselle Caroline.  Et puis une autre au moins aussi chouette qui m’a fait sourire et pleurer (encore)  : Culottées de Pénélope Bagieu.

 

7) Je me suis nourrie de bouillon au lait de coco pendant trois jours consécutifs et j’en ai même consommé en tricotant le soir après 23 heures. C’est devenu, pendant un temps, mon nouveau plat préféré au monde et ma distraction préférée du moment.

8) J’ai reçu la visite impromptue d’un ami très cher que j’avais pas revu depuis des années déjà. On a juste eu le temps de boire un café, de manger des biscuits de Noël en parlant des chats et de la famille mais c’était déjà chouette. Et puis on s’est promis de se voir au printemps sans faute,  juré craché.

9) J’ai  revu une vieille copine qui a un mari passionné de poules qui possède un poulailler connecté. Du coup, on a pu observer ses poules à cinquante bornes de distance et j’ai trouvé ça si fascinant que ça m’a donné envie d’avoir à mon tour une chatterie connectée pour pouvoir observer mes chatons à distance pendant que je fais la queue à la caisse du Lidl.

10) J’ai commis un suicide capillaire et fait couper tous mes cheveux. Je ne dirais pas que j’ai trouvé cette nouvelle coiffure vraiment cool en soi mais disons que j’ai bien aimé voir les coups de ciseaux s’abattre et mes cheveux tomber par terre sans en avoir rien à foutre alors que la coiffeuse avait l’air consternée de couper une aussi belle longueur comme ça, d’un coup. Je veux dire, ce jour-là, j’aurais pu me faire la même coupe que le lieutenant Ripley dans le troisième volet de la saga que ça m’aurait pas chagrinée ni rien. Et j’aurais eu l’air finaude à la fin.

Alors voilà, dans quelques semaines l’année touchera à sa fin et il ne me restera plus qu’à tout miser sur la suivante, comme à chaque fois. En attendant, je suis comme le Grinch. C’est peut-être ma tête qui est mal vissée. Peut-être mes chaussures me font mal aux pieds. En tous cas, ça ne vient pas du coeur qui n’est pas trop petit.

11 thoughts on “Blotti dans les coeurs et les têtes

  1. Contente que Chute libre t’aie plu.
    Je voudrais dire que t’es mon héros depuis que t’as dit que ta mémé s’installait chez toi parce que c’est la chose la plus gentille du monde et que j’aime les gens gentils.
    Et que tu peux pas non plus porter tout le monde à bout de bras.
    Et que hier j’ai dit à mon mec « pfff, j’ai du poil au pattes ». et qu’il m’a répondu « moi aussi » et qu’en fait c’est vrai et qu’on s’en fout.
    C’est décousu et y’a pas de chute.

  2. Pfiou, ça résonne beaucoup en moi, tout ça. J’ai déjà franchi certaines étapes qui jalonnent le chemin vers l’isolement au chalet. Courage.

  3. Ben alors, il parait que le layering (moi, tu m’connais, y a un mot je connais pas, hop j’ecosise – variante planteuse d’arbre de gougueuliser) « pour certaines un vrai moment bien-être qui permet de se retrouver quelque minutes avec soi-même et de se faire plaisir en prennant soin de soi » (http://www.oolution.com/bloog/blog/2014/07/02/le-layering-bien-ou-pas-bien/), alors, de quoi on s’plaint ?
    Les aisselles sans poils c’est comme un bifteck sans moutarde (pour paraphraser le grand Sacha Guitry, qui lui parlait de baiser sans moustache (mais bon, linternet me dit que c’est un proverbe italien – Sacha plagiaire ?)
    Bon, entre deux glaces, tu répondras à mon mel ?
    Bises tout plein.

    • Tiens j’ai pensé à toi, je me suis enfin mise à lire Watership Down (et oui promis je vais essayer de répondre à tous ces mails).

  4. J’oubliais…
    Comme je m’apprête à lire un bouquin de fantasy, La Compagnie des fées, qui est un clin d’œil au Songe d’une nuit d’été et que j’ai hérité des œuvres complètes de Hugo et Shakespeare, j’ai décidé de lire l’oeuvre en question ; t’ain ! j’avais oublié à quel point c’est bien Shakespeare, poétique et tout ; je conseille plus que vivement (en plus, le Songe, y a des elfes et Puck le lutin) !

  5. Puisqu’on est dans la poésie…
    « Il est une érudition de la connaissance, qui est ce qu’on appelle proprement l’érudition, et une érudition de l’entendement, qui est ce qu’on appelle la culture. Mais il y a aussi une érudition de la sensibilité.
    Cette érudition de la sensibilité n’a rien à voir avec l’expérience de la vie. L’expérience de la vie n’enseigne rien, de même que l’histoire ne nous informe sur rien. La véritable expérience consiste à restreindre le contact avec la réalité, et à intensifier l’analyse de ce contact. Ainsi la sensibilité vient-elle à se développer et à s’approfondir, car tout est en nous-mêmes ; il nous suffit de le chercher, de savoir le chercher. »
    Et toc, la plus haute spiritualité possible en quelques mots ; le reste à l’avenant. C’est tiré de Le Livre de l’intranquilité, de Fernando Pessoa, un poète éveillé, un Bouddha vivant (enfin, mainan, il est mort), à mes yeux un des (ci ce n’est LE) plus grands poètes du XXe siècle. Et c’est un bouquin pas chiant, que des courts paragraphes (deux pages maxi).
    Content que tu partages la vie des lapins, tu me diras ce que tu en as pensé.

    Bises encore.

  6. Je viens de terminer La Compagnie des fées ; c’est bigrement épatant (deux locutions de vieux côte à côte, c’est classe, non ?). Puck, Obéron et les autres elfes de Sakespeare décident de quitter la forêt de Sherwood, qui décidément se rapetisse trop à cause des humains. Et les voilà, à l’aide d’un jeune mécanicien qu’ils ont asservi, lancés sur les routes à bord d’un vieux car. Mais ce mouvement réveille les anciennes puissances de l’Angleterre, notamment la méchante, très méchante, fée Morgane, qui commence à ourdir un sombre complot pour s’emparer du pouvoir, faire retourner Albion au haut moyen-âge. Les elfes rencontrent très tôt des New Age Travelers, variante de hippies dont j’ignorais l’existence, et le livre est beaucoup le récit de leur interaction. C’est très plaisant, et on apprend plein de choses sur les sites et les êtres magiques (certains ne sont que cités, d’autres font une brève apparition) anglais.

  7. P. S. : C’est mieux de lire la pièce de Shakespeare avant La Compagnie des fées (puisqu’en viennent les personnages et qu’il en est question dans le livre, notamment une troupe qui la joue) mais pas indispensable.

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