My favourite book of all time #3

Cette semaine il a fait trop chaud pour faire quoi que ce soit à part lire, dormir, et se plaindre du skaï des chaises qui colle aux cuisses moites.

Néanmoins, j’ai réussi à me faire violence et à entreprendre deux ou trois trucs, malgré la chaleur accablante et les slips en tissu synthétique qui collent dans la raie des fesses.

Pour ponctuer cette saison d’apiculture littéralement catastrophique, j’ai contrôlé et nourri mes colonies pas très fortiches et traité mes ruches avant l’automne.

J’ai tapissé la véranda avec l’aide du vieux mari, avec un papier graphique dont nous avons maudit les raccords une bonne centaine de fois pour finalement les ignorer et nous lancer dans une pose freestyle, faisant fi de toute logique en matière de succession des motifs. Plus que le sol à terminer et j’aurai enfin un vrai bureau à moi, même si je n’aurai rien de vraiment important à y faire, à part rédiger des cartes postales ou écrire des manuscrits invendables.

J’ai vu naître des poussins noirs, des poussins gris et des poussins jaunes, et aussi des cailleteaux minuscules. J’ai essayé de faire entendre raison à une petite poule grise qui couve un nid vide mais rien à faire, elle ne veut rien entendre et s’évertue à s’affamer, le cul vissé sur son stupide tas de paille exempt de tout oeuf.

J’ai passé une soirée vraiment chouette avec des copines et aucun enfant dans les parages, bien que nous en cumulions 14 à nous 5, en sachant que Monique, comme d’hab, fait brutalement chuter cette moyenne. J’ai mangé des capellini aux Saint Jacques et une panna cotta pas si géniale que ça, sur fond de fous rires, de ragots et de petite nostalgie, c’était vraiment bien.

Et bien entendu, j’ai lu.

J’ai lu en slip et t-shirt sous ma couette trop chaude, j’ai lu sur le gros banc en bois du jardin, j’ai lu le cul dans l’herbe brûlée par l’été, j’ai lu toute seule au milieu des miettes à la table du petit-déjeuner, et j’ai même lu dans mon bain sans mouiller une seule page ou presque.

J’ai lu trois livres parmi les préférés de tous les temps de mes lecteurs, amis, et correspondants du monde entier.

J’ai commencé par Noeuds et dénouements d’Annie Proulx, sur les conseils de Hellvis, lectrice sympa de ce blog.

Noeuds et dénouements, aka l’histoire d’un type qui n’a vraiment, mais alors vraiment pas de chatte.

Quoyle est un homme malchanceux que la vie a affublé d’un corps trop massif et d’un menton proéminent qu’il passe son temps à dissimuler maladroitement. Méprisé par les siens, il erre dans son existence insipide sans ami ou presque, jusqu’au jour où sa route croise celle de Petal, une nymphomane excentrique au tempérament de feu que Quoyle ne cesse pourtant de voir comme un ange tombé des cieux. Après un mariage et deux enfants, Quoyle, alors journaliste de bas étage, voit son mariage sombrer. Petal le méprise, collectionne les amants, passe son temps dans les bars et les hôtels, et se fout éperdument de ses deux filles affublées de noms de strip-teaseuse, auxquelles elle n’attache pas le moindre intérêt ni la moindre considération. Quoyle, qui est un bon gars un peu con-con, accepte tout cela, tolère les infidélités, débordements et absences de sa femme, élève seul leurs deux filles intenables, mais tient bon en pensant à cette petite lueur de bonheur furtif que Petal a un jour allumé en lui.

Et puis comme dans toutes les histoires de ce genre, Petal se fait la malle avec son dernier amant en date, embarque les enfants dans son road trip, les vend au passage contre une liasse de billet, et finalement, meurt violemment dans un accident de la route car que voulez-vous, le karma fait parfois bien les choses.

A ce stade-là, vous vous doutez bien que ce pauvre looser de Quoyle pense avoir atteint les limites de la scoumoune. Pourtant, dans son malheur, il rencontre une vieille tante qu’il a peu connue et qui lui propose un deal : tout plaquer et tout recommencer à zéro, lui, les deux gamines et elle, la vieille tante solitaire qui après tout, n’a plus non plus qui que ce soit auprès d’elle. Ensemble, ils formeront une nouvelle famille, se serreront les coudes, reprendront un nouveau départ sur la terre de leurs ancêtres, et ainsi prennent-ils le large vers Terre-Neuve.

Le roman raconte ainsi la nouvelle vie de Quoyle et des siens sur l’île de ses ancêtres, une île hostile, fourbe et coriace. Changement d’existence radicale pour Quoyle qui y découvre une existence rude, un climat terrifiant, un contexte social sordide et déprimant et des gens éprouvés par cette existence qui, pour beaucoup, s’apparente à une survie de tous les instants. Routes impraticables, tempêtes qui emportent les maisons, pères de famille disparus en mer, tout y est hostile pour Quoyle mais réchauffé par l’engouement de la vieille tante, qui entend bien restaurer la vieille maison familiale et lui redonner vie, il se laisse aller à cette nouvelle aventure pleine d’inattendu, sans rien savoir du sombre passé de ses inquiétants ancêtres naufrageurs.

Au fil des chapitres, on y découvre Terre-Neuve et ses pêcheur aigris, ses anciennes légendes et superstitions, son atmosphère d’outre-tombe, ses vieux rebouteux qui jettent des sorts en nouant des cordelettes et puis surtout, ses secrets de famille qui n’auraient jamais dû refaire surface.

Noeuds et dénouements est un roman à lire, cela ne fait nul doute. Je ne dirais pas que ce roman m’a bouleversée ni remué les tripes, rien de ce genre-là non, mais c’est un véritable bonheur à lire et l’on s’attache décidément très vite à ces drôles de personnages. Bunny, l’enfant surexcitée qui voit roder des chiens fantômes. Agnis, la vieille tante meurtrie mais droite comme un roc et qui ne flanche jamais. La petite communauté de Terre-Neuve, ses pêcheurs rêvant de gagner la Floride, ses hommes ivres morts qui coulent les bateaux les soirs de beuverie, ses héros locaux qui se suspendent à des poutres par l’auriculaire. Et bien sûr Quoyle, Quoyle le gauche, Quoyle le malchanceux, Quoyle le pauvre bougre qui pense n’avoir jamais rien eu à attendre de la vie, qui s’émerveille toujours lorsqu’un moment de joie croise sa route, Quoyle, le pauvre type qu’on a envie de serrer dans ses bras après lui avoir servi une gaufre en forme de coeur.

 

Acheter Noeuds et Dénouements d’Annie Proulx

Après Noeuds et dénouements , j’ai lu La Nuit d’Elie Wiesel.

Roman conseillé par un certain Igor, au dos d’une carte postée de Russie et représentant Bob Marley dans des volutes de marijuana. Quelle étrangeté, en effet, que de recevoir une telle carte, comme si j’avais une gueule à écouter du reggae, ouais, mais comme le souligne Igor, « Je vous envoie Bob Marley car c’est un personnage plein de contradictions ». Soit, quitte à recevoir la photo d’un mec plein de contradictions j’aurais préféré celle d’Elvis Presley ou de Jésus Christ.

Toujours est-il que ce cher Igor m’a vivement recommandé ce roman sans me préciser que sa lecture allait légèrement me briser le coeur et me ruiner le moral pour la semaine, voire pour une décennie, mais après tout, n’est-ce pas ce qu’on attend le plus souvent d’un grand livre, qu’il nous extirpe les tripes du corps et nous fasse pleurer tout notre saoul ?

Lire La Nuit, c’est précisément sentir ses tripes se liquéfier et notre coeur se briser en minuscules miettes à mesure qu’avance le récit. Récit malheureusement ordinaire d’un adolescent déporté vers Auschwitz en 1944, récit de la souffrance d’un enfant qui voit autour de lui le monde devenir fou et le Dieu qu’il prie tant les abandonner et autoriser l’horreur.

Au milieu des fosses remplies de corps d’enfants, des odeurs de chairs brûlées crachées par les fours crématoires, des cris de ses frères mourant de faim ou sombrant dans la folie, le jeune Elie décide de vivre coûte que coûte, de survivre à cet enfer, pas seulement pour lui mais aussi pour son père déporté à ses côtés. L’horreur innommable des camps, la monstruosité nazie, les coups, les tortures, la faim et le froid, les hommes réduits à l’état de bêtes qui un beau jour s’entre-tuent pour un morceau de pain, les enfants pendus au bout d’une corde que l’on vous ordonne de fixer jusqu’à son dernier souffle, bref, rien que des épisodes qui détruisent bien le moral et mettent le coeur en morceaux.

Ca m’a rappelé la fois où, en classe de troisième, la prof d’Histoire avait tiré les lourds rideaux gris, allumé le poste de télévision et inséré une VHS dans le lecteur de cassettes avant d’annoncer d’un ton sévère : « Aujourd’hui, nous allons regarder Nuit et Brouillard. Certains d’entre vous risquent de ne pas très bien le vivre mais ce n’est pas mon problème, je veux que vous regardiez ça. Il faut que vous le voyiez. ». Et bien aujourd’hui, j’ai bien envie de reprendre ses mots car il n’y a pas grand chose d’autre à dire sur La Nuit si ce n’est que, en effet, il faut lire ce récit.

 

 Acheter  La Nuit d’Elie Wiesel

J’ai gardé mon préféré pour la fin. L’Empereur du Portugal, de Selma Lagerlöf. Conseillé par mon ami Marchal qui est une mine intarissable de recommandations, que ce soit en matière de musique ou de littérature alternative, et qui sait dénicher les petits trésors de lecture, qu’il s’agisse de science-fiction, fantasy ou, en l’occurrence, de romans qui renversent le coeur.

J’ai tellement, tellement aimé lire L’Empereur du Portugal que je ne sais même pas par où commencer. Alors faisons simple et commençons par le début.

Jans Andersson est un modeste journalier pour qui la vie n’est qu’une succession de scènes répétitives et sans aucune saveur. Il travaille dur pour son maître, gagne son pain, épouse par la force des choses une ouvrière et un beau jour, devient père. Entendant les femmes s’affairer à l’intérieur de sa petite cabane tandis que son premier enfant vient au monde, Jans se plaint et vocifère, jure contre ces histoires de bonnes femmes qui l’obligent à grelotter dehors, jusqu’au moment où l’on vient lui déposer au creux des bras la petite fille qui vient de naître. Car, dit-on, « Jans Andersson de Skrolocka ne se lassa jamais, même dans sa vieillesse, de parler du jour où naquit sa petite fille ».

Jusqu’à ce jour-là, Jans ignorait tout bonnement qu’il avait un coeur :

« -N’avez-vous jamais auparavant aimé personne assez pour avoir des battements de coeur ? demanda la sage-femme.
– Non, dit Jan.
Et au même instant, il sut ce qui avait fait battre son coeur. Et, de plus, il commençait à se douter de ce qui lui avait manqué pendant toute sa vie. »

Jans décide d’appeler sa fille Claire-Belle, car elle est, dit-il, bénie par le soleil, et se met immédiatement à l’aimer d’un amour fou, de toute ses forces, sans jamais, jamais douter d’elle. La petite fille le lui rend bien et une tendre complicité se crée entre le vieux père et sa fillette jusqu’au jour où Claire-Belle, devenue une jeune fille, décide de rejoindre la ville pour gagner de l’argent afin de venir en aide à ses parents et sauver leur petite demeure.

Pendant des semaines, puis des mois, pas une nouvelle de Claire-Belle. On la dit tombée entre de mauvaises mains et l’on parle désormais de jeunes gens du village qui l’auraient vue se prostituer. Mais le vieux Jans n’entend rien de ces commérages et décidé d’attendre patiemment le retour de sa fille bien-aimée. Sans nouvelle d’elle après de longs mois puis des années d’attente, Jans entrevoit une explication : sa fille a épousé un homme puissant et richissime, voilà pourquoi elle ne lui donne plus de nouvelle ! Cela ne fait nul doute, selon Jans, sa fille a épousé l’empereur du Portugal, la voilà impératrice ! Quant à lui, le voilà propulsé au rang de père de l’impératrice du Portugal, se présentant désormais comme un grand de ce monde et rappelant à toute la région son nouveau rang.

Bientôt, il n’est plus grand monde alentour qui ne connaisse le fameux père de l’impératrice, ce drôle de bonhomme dont tout le monde rit en le désignant comme le fou du village, bien que certains ne le prétendent pas si fou que cela et même doté du don de clairvoyance. Voilà donc ce qu’il se murmure dans le voisinage : Jans aurait  tout bonnement perdu la tête depuis le départ de sa fille bien-aimée.

Je crois que je ne pourrais jamais rien lire d’aussi beau sur la question de l’amour d’un père pour son enfant. Et l’histoire du vieux Jans de Skrolycka est à ce point touchante qu’elle m’a valu une bonne chialade au cours des dernières pages, et même avant. On pleure tellement c’est beau puis on pleure tellement c’est triste et ironique à la fois et à son tour, on tente de se rappeler du premier jour où l’on a senti son coeur battre, battre pour de vrai.  Si vous voulez lire un vraiment beau truc, je crois qu’il vous faut lire L’Empereur du Portugal.

 

 

Acheter L’Empereur du Portugal de Selma Lagerlöf

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7 thoughts on “My favourite book of all time #3

  1. Lagerlöf, c’est tout bon ; vraiment une écriture enchanteresse. Et souvent à la limite du fantastique, voire carrément en plein dedans, comme avec Le Charretier de la mort (qui a donné un bon film de Duvivier en 1940, avec Pierre Fresnay : La Charrette Fantôme).

    J’ai continué à me creuser pour trouver un polar inoubliable, mais non, rien. Il y a bien Les Pégriots, d’Auguste Le Breton, mais ce n’est pas un polar mais une histoire vraie romancée (celle de Jo la Terreur et de la Bande de fer, fournisseurs d’armes de Jules Bonnot, entre autres), vraiment terrible. http://www.babelio.com/livres/Le-Breton-Les-pegriots/213124

    Puisque j’en suis avec l’anarchie, il y a le super bouquin de Ragon sur l’anarchie politique de la première moitié du XXe siècle, on apprend plein de choses et c’est passionnant. http://www.babelio.com/livres/Ragon-La-memoire-des-vaincus/30176

    As-tu lu les romans de Ténébreuse, de Marion Zimmer Bradley ? Sinon, je conseille l’ordre de lacture de l’histoire de la planète : http://darkover.apiacoa.org/guide/books/novels.darkover-time.fr.html
    Dans l’ensemble, c’est plus que bien ; le dernier est dispensable, elle répète 20 fois la même chose, c’est lassant ; le grand âge peut être terrible !

    Pour avoir la stéréo dans la terreur, il y a un très bon film : L’Image manquante, de Rithy Panh, sur les Khmers rouges, qui mêle images d’archives et figurines en glaise ; ce que ça raconte est flippant (je n’avais pas vu à l’époque les images de Phnom Penh, vidée de ses habitants, impressionnant !) mais la façon de le raconter ne l’est pas ; on trouve ça sur ZT.

    Bises, etc.

    • J’ai souvenir d’avoir lu un ou deux titres de Marion Zimmer Bradley quand j’étais jeune, sans vraiment accrocher. Peut-être devrais-je lui accorder une seconde chance, maintenant que je suis une grande personne.

      Pour le reste, je ne connais pas. Il y a de grandes chances en tous cas pour que je lise tout Lagerlöf, en commençant par celui que u me conseilles.

  2. Merci pour les conseils de lecture, c’est tellement agréable quand on te donne envie de lire un livre inconnu…
    Mon livre préféré c’est La horde du contrevent, de Alain Damasio.
    C’est de la SF, mais plus que ça. C’est difficile à décrire tellement c’est spécial, au point qu’il peut être difficile de passer les premières pages.
    Mais ça vaut le coup !

  3. Tous ces romans donnent envie, merci ! J’ai pour ma part toujours du mal à exprimer l’amour que certains livres me font éprouver. Je tente quand même. Edward Whittermore, le quatuor de Jérusalem
    C’est une trilogie (voire même quadrilogie) et c’est beau, les personnages sont tellement haut en couleur, l’écriture magnifique. Voici le début du tome 2, pour le plaisir et te donner envie, j’espère.
    « Aux premières lueurs de l’aube en ce début d’été, un baron junker et son épouse, tous deux nus, vieillissants, obèses et suants, se tenaient debout au sommet de la Grande Pyramide dans l’attente du lever du soleil.
    L’atmosphère était chaude et le désert figé, on était en 1914, et ce noble couple d’au-delà de la Poméranie venait d’accomplir le rêve de toute une vie, faire l’amour au point du jour au sommet de la Grande Pyramide, en retirant une profonde et épuisante satisfaction.
    A quelques blocs de pierre du sommet se trouvait un homme qui s’était livré sur eux à diverses pratiques, un ancien esclave noir, aujourd’hui drogman expérimenté, du nom de Cairo Martyr. Pour le baron et son épouse, ce moment était le point culminant de leur longue existence ; pour Martyr, il ne s’agissait que d’un banal lever de soleil qui lui avait rapporté vingt livres sterling pour services rendus.
    Il bâilla et alluma une cigarette.
    Le soleil poignit au-dessus de l’horizon, et le baron et la baronne écartèrent les bras pour l’accueillir, et leur peau et leurs cheveux étaient d’une pâleur qui les rendait presque invisibles au sein de l’aurore du désert.
    Sueur luisante et graisse pourrissante. Aurore. Cairo Martyr tira paresseusement sur sa cigarette et se tourna vers le nord en entendant le lointain vrombissement d’un avion.
    C’était un petit triplan en provenance d’Alexandrie, qui remontait le Nil en direction de la capitale pour y transporter le courrier du matin. Martyr le vit grossir et comprit qu’il fonçait droit sur la pyramide. Encore quelques secondes, et il distinguerait la fringante silhouette du pilote, un Anglais souriant avec casque de cuir et lunettes de vol, son écharpe blanche volant au vent.
    Baissez-vous, hurla-t-il. Baissez-vous.
    Mais le baron et la baronne, tout à leur extase, n’entendirent ni sa voix ni le bruit de l’avion. La grosse boule rouge qui montait au-dessus de l’horizon les avait hypnotisés, inondant de sa chaleur leurs corps décatis. L’avion battit des ailes pour saluer dans la gaieté le monument le plus impressionnant jamais érigé par l’homme, puis vira gracieusement pour remettre le cap au sud.
    Cairo Martyr se leva, n’en croyant pas ses yeux. L’homme et la femme quasi invisibles se dressaient toujours sur le sommet, les bras grands ouverts, mais ils étaient désormais privés de tête, décapités par l’aile la plus basse du triplan. Les cadavres massifs s’attardèrent quelques secondes, puis basculèrent doucement pour disparaître de l’autre côté de la pyramide.
    Cairo Martyr fixa le soleil naissant. Sa cigarette lui brûla les doigts et il la lâcha.
    Le courrier du matin en 1914.
    Un salut plein de gaieté à l’Antiquité.
    Et une étonnante machine volante tranchant dans le vif l’ordre ancien et nonchalant du XIXème siècle, le vieux monde désormais incapable de survivre en cette ère mécanique battant des ailes et virant sur les flots d’un vent de hasard.
    Ce fut lors de ce choc vertigineux, de cette prise de conscience qui le saisit ce matin-là, au sommet de la Grande Pyramide, que Cairo Martyr comprit que c’en était fini de sa période de servitude victorienne. Plus jamais il n’honorerait des Européens en vacances, dans les arrières-salles du souk ou à bord de felouques dérivant sur le Nil. C’en était fini de l’époque où les colonialistes prenaient le soleil sur les pyramides. L’ère victorienne avait perdu la tête.
    Pour le baron junker et la baronne, tout autant que pour Cairo Martyr, le XIXème siècle venait de connaître une fin abrupte en cette aube du début d’été 1914, bien que, pour le reste du monde, quelques semaines dussent encore s’écouler avant que l’on accepte un peu partout la nouvelle donne. « 

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